Je vis ensuite mille faces livides de froid : d’où vient et viendra toujours que les gués gelés me donnent le frisson.

Pendant que nous allions vers le centre où tend tout ce qui pèse, et que dans le froid éternel je tremblais,

Dante (Divine Comédie, XXXII)

 grign-Actu-Cine

2016.

The hatefull eight. Quentin Tarantino.

Les huit salopards.

Ici, pas de grands espaces, sauf au début.

Pas non plus de grandes chevauchées, mais une diligence qui se traîne dans la neige jusqu'à aboutir dans une auberge qui sera pour tous les protagonistes, la dernière.

Pas de soleil accablant sur les rochers ni de forêt giboyeuse. La neige à perte de vue, le vent, le blizzard.

Pas non plus de pasteur ou de quaker en habit sombre, mais dès le début un Christ en Croix disparaissant sous la neige, et qui ressemble à un morceau de bois mort.

Une prise de vue mirifique, d'ailleurs, ce Christ sous la neige. Le film est rempli de cadrages superbement bien visés.

2016-Hatefull-Eight

Par principe, j'évite d'attendre trop des films que je vais voir. Attendre beaucoup, c'est le meilleur moyen d'être déçu. De temps en temps, quand même, je me laisse aller à demander l'extraordinaire. Parfois, j'ai la bonne surprise de trouver le film à la hauteur de mes espérances. Et parfois, hé bien, je suis déçue.

Cette fois-ci, je l'ai été. Du moins, en sortant de la salle, car en vérité... Est-ce qu'il y a de quoi? Pas sûr.

Disons-le tout net: ce film est trop violent pour moi. J'étais avec un ami, qui a beaucoup aimé cette "esthétique de la violence", la même qui me donnait envie de vomir et me faisait cacher les yeux. Je suis une petite sensible, que voulez-vous.

J'ai aussi été frappée par le décalage entre concersations calmes et déferlement de brutalité. Même en sachant que ces personnages sont des salopards, il y a un hic. La haine n'apparaît pas. la folie, éventuellement, mais finalement ce qu'on voit c'est seulement le résultat. Les actions sans le mobile.

D'une certaine façon, il y a une logique. Les actions, quel que soit leur motif, ont lieu. Inutile de chercher des excuses. Pourtant... Le western (j'aurai d'autres occasions d'y revenir) est un genre assez volontiers psychologique. Ici, pas de ça. Et cela donne une allure bizarre au scénario. Une allure de polar à la Agatha Christie. Dès le moment où la diligence s'arrête, on sait qu'il y a un problème. Le Major a tout de suite repéré le détail qui tue (si j'ose dire). Le truc qui fait que cette auberge pourrait afficher "Bienvenue en Enfer".

J'ai plusieurs fois pensé aux Dix Petits Nègres.

On pourrait penser à Sartre, aussi, et à Huis Clos.

En plus brutal. Même si au début, la violence reste encore limitée, elle est tout de suite présente.

On peut penser aussi à du théâtre. Le personnages sont clairement définis et même clairement définissables. Chacun est un "type", un "masque", une "figure", et ils évoluent sur une scène résolument fermée, entre le feu de bois, le bar et la table.

En ceci que le film se déroule dans le Wild West, avec des personnages de l'immédiat après-guerre de Sécession, c'est un western. Il se démarque cependant beaucoup. Déjà par cet aspect "huis clos": les récits western qui emploient peu de personnages ne prennent en général pas la peine de les maintenir tous enfermés dans un bocal. Ici, c'est "que personne ne sorte". Ils sont tous là, enfermés jusqu'à la fin de la tempête.

Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit et... Tiens ? Neuf ?

Peut-être faut-il considérer le conducteur de la diligence comme celui de la charrette de la Mort...

Il y a dans le western une tradition qu'on pourrait dire "mystique", qui tient sûrement un peu du protestantisme et un peu des folkores améridiens. Dans cette tradition, on retrouuve l'omniprésence divine, les cavaliers providentiels, etc.  Le Christ en Croix, dans la neige, est une annonce.

Retrait effectué du conducteur de diligence qui est à ranger au nombre des innocentes victimes et non à celui des salopards de service, ils ne sont pour autant pas 8 dans cette baraque maudite livrée au blizzard. Où est le surnuméraire? Qui est-il? Que fait-il? J'ai déjà trop parlé.

Il y en a encore un de trop.

Le 9° pourrait être le diable en personne. Au fin fond de son Enfer. Est-ce lui, que l'on ne découvre que trop tard ?

Ou bien... Elle ? L'unique femme présente entre ces murs et qui pourtant est peut-être le le plus terrible des personnages en présence ? Incarnation de la Folie Humaine, de la Destruction Irraisonnée, elle est la cause de tout ce qui est arrivé et la seule à s'en réjouir sans se soucier de la Mort qui s'abat partout. Est-ce elle qui est en trop dans le décompte ?

S'il faut voir dans cette femme une personnification de la Folie Humaine et/ou de la Haine, c'est trop ésotérique. Et assez bizarrement orchestré.

*

Un composé étrange et soigné de violence et de réflexion.

Mon avis, reste quand même, assez négatif.

Avis personnel, de personne sensible.

Malgré l'allusion à l'Enfer glacé de Dante... Trop violent. Trop sanglant.

Belle performance de polar à la "qui est le coupable ?" 

Très bon décor, aussi, tant pour les scènes d'extérieur que d'intérieur.

Confrontation de personnages bien sentis, mais accent mis bien plus sur la haine que sur l'union finale (tout de même) de ceux qui se détestaient au début.

En fait, pas de quoi être surpris ni déçu. C'est du Tarantino. Les amateurs de violence (physique ou verbale) mise en scène avec esthétique seront sans doute ravis. Et si j'avais un peu plus réfléchi avant, je me serais attendue à cela.

Chacun sait bien qu'un western, c'est violent.

La page wikipédia du Western parle de "western crépusculaire", très sombre, très pessimiste, pour ceux de notre époque. Ce film est (très) représentatif de ce genre. Empreint de tout ce que l'être humain a de plus noir, brutal et froid.

On retiendra quand même (Tarantino oblige) que derrière ce déchaînement d'hostilités glacées et de dégoulinades écoeurantes en rouge-blanc-sombre, se cache quelque chose d'assez intellectuel. Dommage justement, qu'il faille se donner la peine de décoder. Quand je flippe trop, je ne décode pas. Il m'a fallu réfléchir longuement.

Notez... Si ce film m'a donné à cogiter, c'est déjà ça.

Bref : un avis négatif tout à fait personnel. Je suis une âme sensible avec un stomac qui se soulève et crispe quand on lui montre des giclées de sang et de la Haine déchaînée. Je devrais m'en tenir aus bons vieux classiques du temps où les blessés ne saignaient pas à l'écran, parce que ça fait moche devant la caméra.

*

Au passage: ceci est le 8° long métrage de Tarantino. Liste ici, ci ça vous intéresse.