Keu vivait il y a, dit-on, très longtemps.

De tous, il était sans conteste le meilleur qu'on aie jamais vu de mémoire d'homme. Son oeil était vif, sa course rapide, son souffle infatigable, son courage sans faille, sa fidélité parfaite.

Au combat ou à la chasse, Keu accompagnait le roi, obéissant aux ordres qu'il n'avait pas même besoin de lui donner car un regard de lui suffisait pour qu'il les comprenne.

Nul doute que si Keu avait été un homme, il aurait porté casque de bronze martelé et épée trempée et retrempée par un bon forgeron. Nul doute qu'il aurait eu, dans les banquets, place avec les meilleurs et aurait eu autant qu'eux espoir de voir la fille du roi devenir sa femme.

Mais Keu n'était pas un homme. Il était un chien.

Le meilleur chien du pays et des pays environnants, certes, et pour le roi, qui l'avait payé fort cher alors qu'il n'était encore qu'un chiot, un véritable trésor. Cependant, un chien, c'est à dire une créature avec quatre solides pattes griffues, des mâchoires puissantes ornées de dents tranchantes, un flair sans égal et une peau solide couverte d'une épaisse fourrure capable de résister aux dents d'un loup.

Keu avait encore autre chose, il est vrai. Quelque chose que les chiens n'ont que très rarement. Cependant, son maître l'ignorait et pour cela, il est à cette heure, inutile d'en parler. Pourtant, s'il n'avait pas eu cela, rien ne serait arrivé.

Il advint qu'au cours d'une chasse, le roi se trouva isolé et devant le sanglier. Son chien préféré, se ruant pour détourner la bête, fut piétiné aussitôt. Le roi en eut beaucoup de peine. Il ordonna qu'on enterre Keu, et puis la chasse rentra au village où le roi savait qu'une affaire de plus grande importance l'attendait.

Il devient ici utile de parler quelque peu de la fille du roi de cette histoire. Mais que pourrait-on dire de cette princesse ? Sa mère avait tenté de lui enseigner à filer la laine, mais sans y parvenir car elle préférait soigner les chevaux. Elle n'ignorait rien, non plus, des chiens, qu'ils soient les plus fidèles ou les plus féroces et elle savait manier l'arc aussi bien qu'un chasseur. Pour que le tableau soit à peu près complet, j'ajouterai à cela que son père, bien décidé à ne lui donner que l'époux qu'elle aurait choisi, faisait preuve à cet égard d'une patience que bien des gens trouvaient peut-être abusive.

La question de savoir si la patience royale avait été trop grande, le roi en venait lui-même à se la poser, étant donné les circonstances et le ventre de sa fille. Il avait été patient. Très patient. Il avait cru bon de laisser sa fille faire elle-même choix d'un homme digne d'elle, chose qui, étant donné le mépris qu'elle affichait des très nombreux prétendants qui s'étaient présentés, aurait pu durer longtemps encore (quoiqu'elle aie déjà éconduit à peu près tous les princes ou guerriers vaillants dont on aie connaissance dans ce pays et les voisins).

Tous les jours, depuis déjà un certain temps, le roi demandait à sa fille qui était le père de l'enfant et tous les jours, elle se taisait.

Ce silence ne pouvait vouloir dire qu'une chose: le père de l'enfant n'était pas un homme digne d'elle. Cette idée terrifiante mettait le roi dans une colère folle. Il était bien décidé à tuer celui-là, quand il saurait qui c'était. Quant à sa fille, dont jusque là, il appréciait fort le tempérament de garçon manqué, il la regardait autrement. Qui dont pouvait être celui qu'elle aimait ? Un serviteur ou un paysan ?

Ce matin-là, pourtant, elle lui répondit:

– « Celui que tu veux tuer est mort. »

Elle avait dit cela sans trembler, sans pleurer non plus. Restant assise dignement comme elle était. Le roi nota qu'à côté d'elle il y avait une quenouille à-demi filée.

– « Etait-il digne de toi, au moins ?

– Il était le meilleur de tous.

– Il aurait mérité d'être roi ?

– Il l'aurait mérité, oui. »

C'était dit. C'était ainsi. Le roi n'avait pas à en savoir plus et d'ailleurs il n'avait pas envie d'en savoir plus, ni guère le temps de s'en occuper, car un clan voisin cherchait querelle au leur.

– « Alors, si son fils est digne de lui, il sera roi. »

L'enfant fut un fils et sa mère le nomma Keu, sans expliquer le choix de ce nom à personne.

Il grandit en force et en sagesse, ainsi qu'il est de coutume pour les héros... Mais il faut bien le dire, surtout en force, car en ce qui concerne la sagesse, les vieux du village avaient pris l'habitude de dire:

– « Tiens, v'la le jeune chien fou qui passe avec sa meute ! »

La « meute » étant toute la bande de gamins pour la plupart un peu plus âgés mais pas plus costauds que lui avec lesquels il passait ses journées à courir les champs et les bois.

Sa mère, que l'idée de le voir se transformer en chien durant le jour comme le faisait son père tenaillait, finit par se convaincre que, décidément, la chose ne se produirait pas et que l'enfant n'était pas, comme son père, moitié-humain et moitié-chien.

Le roi, assez satisfait d'un petit-fils aussi fort et vaillant que promettait de l'être celui-là quand il serait devenu un homme, l'emmena bientôt avec lui lors des grandes chasses. Keu tua alors. A douze ans, il tua son premier cerf et le roi prit coutume de se promener en sa compagnie dans le village. L'année suivante, il tua son premier sanglier et le roi, son grand-père, le fit asseoir à son côté au banquet, pour le désigner comme son héritier. L'hiver venu, il tua son premier loup. Ce même hiver, le vieux roi mourut et l'enfant fut acclamé roi à sa place.

La charge était bien lourde à recevoir, car depuis plusieurs années déjà, le clan était en guerre. Sûrement, en sa jeunesse, le vieux roi aurait su faire cesser les pillages et actes de violence assez vite, mais il n'y parvenait plus et aucun des guerriers du village n'avait été capable de le remplacer.

Un roi de quatorze ans à peine ferait-il mieux ? C'était assez peu probable.

Pour cela, au printemps, on demanda au jeune prince de mener une chasse à l'ours afin de prouver à tous sa valeur. Keu, alors, tua son premier ours. Il fut ensuite acclamé une nouvelle fois et quand des messagers accourent au village pour annoncer que les pillages reprenaient, il prit à peine le temps de s'armer et entraîna derrière lui sa « meute », poussant des hurlements à réveiller une montagne et entraînant eux-même tous les guerriers du village, qu'ils soient dans la force de la jeunesse ou presque trop vieux déjà.

A pied ou à cheval, du village du roi ou bien d'autres moins importants, tout le clan était réuni sous la conduite du tout jeune roi Keu, pour ce combat.

Et quel combat ! Les bardes auraient raconté longtemps les exploits qu'on vit se faire dans cette bataille, si, au cours de cette bataille, ne s'était produit une chose stupéfiante qui, à elle seule, acheva de faire fuir l'adversaire... Et fit reculer aussi les héros vainqueurs.

Au cours de cette bataille, disais-je, au plus fort du combat, alors qu'il était tant pressé par le danger que son bouclier était brisé et que son épée lui avait échappée, le jeune roi, soudain, se mit à mordre les adversaires qui passaient à sa portée. Il bondissait sur eux avec une force terrible, les saisissant au cou et leur arrachant la gorge avec ses dents. Ceux qui lui échappaient une fois, il les rattrapait en deux grands bonds qui ressemblaient à des bonds de chien, parce qu'il les faisait en s'appuyant sur les mains autant que sur les pieds, et quand il tombait sur eux, il les bousculait si bien qu'il les jetait à terre.

Nombreux furent les guerriers qui assistèrent à la chose. Certains, même, se trouvant juste à côté du roi, et voyant ses yeux être devenus ceux d'un animal, ont cru qu'il allait les attaquer eux aussi, bien qu'ils soient de son village et de ses amis, mais la folie furieuse du roi ne se porta que contre l'ennemi et ne frappa aucun membre de son clan.

Pourtant, et c'est là la chose qui fit fuir l'ennemi et manqua faire fuir les guerriers vainqueurs aussi, quand la folie du roi commença à se calmer, on le vit s'accroupir sur les corps encore chauds de ceux qu'il venait de tuer pour leur manger un peu de chair.

La victoire avait été belle et franche.

Nul ne dit un mot quand le roi se releva.

 

"Keu" signifie "Chien".
Inspiration de base : la transmigration,
& le chien symbole celte de courage mais aussi de mort.

 

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Texte et image parus dans le magazine "Keltia"
en 2009
sous ma signature "Séléné.C"
(je n'avais pas encore dédoublé mon pseudonyme)

Au nombre de mes projets actuellement
"en attente"
figure un recueil de contes celtes.
Il en fera partie.

 

Illustration partiellement colorisée avec du café
(non, pas le noir, ni le rouge..)