2016-Petit-Pont

Et puis, un jour, il y a eu cette grande bousculade, partout. Les bipèdes courraient sur moi, sur le petit chemin et sur les fleurs, tous dans le même sens. Celui qui est en-dessous, juste là, a décidé de rester à cet endroit au lieu de continuer à courir. Je n'ai pas bien compris pourquoi. Peut-être qu'il s'est trouvé bien là, quand il y est tombé. En tous cas, il est resté et les autres ont quitté le jardin.
Ensuite, il y a eu un moment de grand vide. Ce moment, tout le monde, dans le jardin, s'en souvient. Même les araignées disent avoir eu très peur. Moi aussi, j'ai eu peur. Mes pierres ont chauffé très fort, tout à coup. Ca n'est pas bon pour elles. Certaines ont éclaté, comme quand le froid et l'eau les attaquent de toutes leurs forces.
Il y a eu, aussi, le ciel qui est devenu d'une drôle de couleur, et les arbres qui ont disparu. Ensuite, l'air est devenu épais, comme au-dessus du bac à sable quand il y a beaucoup de vent, mais il n'y avait pas de vent, justement, et du coup ça m'a beaucoup étonné.
Après ça, la lumière du jour est devenue moins forte pendant très longtemps. Très longtemps. Vraiment très longtemps. Un grillon m'a dit que c'était la poussière dans l'air qui gênait la lumière. Un insecte très instruit, qui avant de loger dans mes pierres, était dans un bocal chez des bipèdes, pas loin d'une grosse boite à images vivantes. Je l'aimais bien ce grillon, mais il n'a pas supporté le manque de lumière, justement. Un jour, il a cessé de bouger et les fourmis, toujours soigneuses, l'ont emmené. Il faut que le jardin reste propre, comme au temps où le jardinier faisait le tour des massifs tous les matins et venait ensuite s'asseoir sur mon parapet pour regarder tout autour. C'est que, sur moi, on voyait tout le jardin. On m'avait construit pour ça.
Aujourd'hui, il pleut et il y a du vent. Très fort. C'est un jour comme ça que le grillon a cessé de bouger. Il a dit que ça serait une bonne chose, le vent et la pluie, parce que ça nettoierait l'air de toute cette poussière. Je n'ai pas bien compris. Je ne comprenais pas bien les choses, moi. Je n'étais qu'un petit pont en pierres.
Mes pierres éclatées trop de fois et mon ciment désagrégé viennent de céder sous une bourrasque. Je suis tombé sur le bipède qui était resté me tenir compagnie. Je suis mort et en poussière. Comme ce bipède qui est là. Les autres ont disparus, et je m'en fiche totalement.
Voilà longtemps que le petit chemin a cessé d'être, mangé par le froid, les pluies et les racines voraces des plantes. Il ne reste plus que le tic-tac éteint de l'horloge, là-bas sur la façade craquelée, et ce scarabée qui repousse des gravats pour avancer.

 

Présenté à la 34° session du concours d'Extraits du forum Jeunes Ecrivains (mars 2015).
Texte entier. Conte post-apo "Et puis un jour...".
Thème de la session : "Implicite".

Extrait-Texte-200

 

 

Texte présenté tel qu'au concours,
sans retouches ultérieures.

Etat actuel :
en attente dans le disque dur
d'un projet de recueil qui puisse l'accueillir

 

J'ai eu du mal à décider de la catégorie où placer ceci. Ayant prévu une catégorie "autres écrits" j'aurais pu l'y mettre, mais à cette heure, ce post s' trouverait seul. Alors comme il s'agit de Post-Apo, je vais mettre ça en "Science-Fiction et dérivés"