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 Gustav ne répondit pas. Un enfant ? Le sien ? Sûrement, on attendait de lui qu'il éprouve quelque chose, qu'il soit pris d'un sentiment spécial, de joie peut-être... Il n'arrivait qu'à revoir cet instant délicieux où Aimée poussait la porte et entrait dans sa longue chemise toute blanche, avec un petit nœud rose au col, qu'il fallait défaire pour la lui retirer... Et ses longs cheveux blonds qui s'emmêlaient dans les siens, roux, quand ils cabriolaient en essayant de ne pas laisser échapper des soupirs de plaisir trop bruyants... Non, décidément... Tout ce que ce bâtard lui évoquait, c'était les souvenirs de ces moments merveilleux qu'il avait passés avec sa génitrice.

Des moments merveilleux qui n'auraient jamais dû avoir lieu... Il avait enfreint pratiquement toutes les règles de sécurité lors d'une mission de chasse au vampire. A cause de lui, son père avait reçu de sévères remontrances, non seulement pour avoir déplu à leur commanditaire mais aussi et surtout parce que le sens de la discipline de ses apprentis laissait visiblement à désirer.
Quelque part au fond de lui, Heloïse, la grande sœur avec laquelle il avait partagé tant de combats, refit surface un bref instant... Très bref... Il ne voulait pas penser à Héloïse. Tellement courageuse... Tellement forte... Elle était partie. Tant mieux pour elle, peut-être.
Quand le vieux Leopold demanda quel nom devait recevoir l'enfant, Gustav ne répondit pas. Ca lui était égal.
Gorge nouée, il se contenta de braquer un regard fier sur Reynald qui écoutait la conversation depuis la porte. Quand le vieux chasseur proposa doucement de donner au bâtard son prénom, il ne protesta pas. Il n'écouta pas la voix grave énumérer les mérites de son défunt oncle et de son grand-père, qui l'avaient tous deux porté aussi. Un poignard invisible lui tailladait les tripes, le cœur et l'âme.
Cet enfant n'avait rien fait de mal, mais il ne pourrait jamais être autre chose que du sel versé sur sa douleur.
Il aurait pu oublier... Continuer à vivre... Ce petit être semblait être venu au monde tout exprès pour l'en empêcher. Pour lui conserver Aimée au cœur.

*

Leopold ressemblait à sa mère de façon presque indécente. S'il avait eu, comme elle, les yeux bleus et si on lui avait collé sur le crâne une perruque blonde, Gustav n'aurait pas pu le supporter. A chaque fois qu'il posait les yeux sur lui, il revoyait la jolie et délurée aristocrate venir caresser le moindre pouce de ses muscles si superbement saillants. La première fois qu'elle avait fait ça, c'était dans les écuries. Il était en train de préparer les chevaux pour l'expédition du soir. Elle lui avait bien laissé entendre qu'elle n'entendait pas se satisfaire de quelques baisers rapides et de sentir ses muscles au travers de son pourpoint. Cette nuit-là avait été la première de celles où il avait laissé sa porte ouverte.
A présent qu'il avait quatorze ans, Leopold allait peut-être changer un peu d'apparence.
Extrait présenté à la 39° session du concours d'Extraits du forum Jeunes Ecrivains (aout 2015).
Série de nouvelles Urban Fantasy "Chroniques des Gardiens de la Nuit".
Thème de la session : "Un seul être vous manque".
L'extrait est pris à cheval sur un flash-back et son retour au présent.

 

Spoiler:
Lors du concours, et malgré les explications de contexte, Gustav a paru très froid et insensible. Il faut dire que tout cet épisode de la série est consacré à ses rapports difficiles avec son fils, et qu'il est donc difficile de les réduire à un extrait de cette taille. Je ne donne, ici sur le blog, pas les détails sur ce qui a précédé (d'autant que c'est un flash-back, et qu'il y a  surtout du "après"). Non, il n'est pas insensible. Il essaie d'oublier. Nuance... Mais quinze ans plus tard, il ne l'a pas encore fait.

 

Extrait-Texte-200

 

Texte présenté tel qu'au concours,
sans retouches ultérieures.

Etat actuel :
fera peut-être partie du 2° recueil
(autrement dit: terminé, mais en attente)

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