La 1° crise...

C'était il y a trente-cinq ans.

Cours élémentaire 1° année.  Je suis entrée au CP à 5 ans. Au CE1 à 6 ans. J'ai donc 6 ans et demi, ou bien 7 ans. Selon la date de l'année. Je ne sais plus quel jour c'était. Par contre, c'était un exercice de calcul.

N'allez pas penser que j'y pense tous les jours. En fait, pendant des années, j'ai détesté penser à ce jour, et mes souvenirs étaient plutôt flous. Ces derniers jours, ils sont brutalement revenus. Flou artistique effacé.

Il paraîtra surprenant que l'incident soit passé inaperçu. Et à moi aussi, ça paraît étonnant. Pourtant, c'est comme ça.

 

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Madame D regarde mon cahier, où l'exercice brille par sa non-résolution même pas tentée. Très logiquement, elle me demande pourquoi.

- Je n'avais pas envie de le faire.

- Mais il fallait le faire ! On ne choisit pas les exercices qu'on veut faire !

Je ne répond pas. Je ne la regarde pas. Nez baissé, j'ai peut-être l'air d'encaisser le repproche. Ou bien d'en avoir gros sur la patate. Toujours est-il qu'elle n'insiste pas, et passe au cahier suivant. Elle n'a pas vu que je conserve ma main droite sous la table, ou bien elle n'y a pas prêté attention.

J'ai mal. Et j'ai peur. Je crève de trouille.

Ce n'est absolument pas normal. Après avoir bougé toute seule, ma main est toute lourde.

Ma main normalement, devrait faire partie de moi. Je devrais pouvoir l'ouvrir, la fermer, la déplacer comme j'en ai envie. Elle ne m'obéit plus. Ou bien pas comme elle devrait.

C'est arrivé d'un coup.  Ma main droite, celle qui devrait tenir mon crayon pour faire mon exercice, a décidé de n'en faire qu'à sa tête. Elle s'est crispée, a fait des petits mouvements brusques, que j'ai cachés sous la table pour que mes voisines ne s'en rendent pas compte. Cette chose pas normale ne doit surtout pas être vue. Déjà que je ne suis "pas normale" (un an d'avance, que l'institutrice du CP m'a souvent repproché), qu'est-ce que les autres diraient ? Je l'ai donc caché "pendant". Crisper le bras pour empêcher qu'il s'agite, ça faisait mal, mais personne n'a rien vu.

Alors j'ai peur. Très peur. Très très peur.

Et pour la première fois de ma vie, je ne peux pas courir vers un adulte pour qu'il me protège. Ils ne comprendraient pas. Ils ne me croiraient pas. Et s'ils me croient, ce sera encore plus effrayant.

Plus tard, beaucoup plus tard, je comprendrai qu'empêcher le muscle de se tendre et détendre est la meilleure façon de rendre la crise douloureuse. Je le comprendrai trop tard. Durant toute ma scolarité je procéderai de cette façon.

Première crise. Pour le moment, juste une terreur isolée. Une totale incompréhension. Un truc qui vient de perturber mon quotidien. Pas irrationnel, parce que je me doute bien qu'il doit y avoir une explication, mais elle m'échappe. Un truc de "grands". Et les trucs de grands, quand on est petit, c'est dur à comprendre.

Nous ne sommes pas assis à des petites tables séparées mais tous à la même grande. Un peu plus loin, il y a la table du CE2. Et dans l'autre partie de la salle, les petites tables du CM1 et du CM2. Je ne sais pas encore que ce type d'école, à classes mélangées, est tout à fait minoritaire, et provient du manque d'élève. C'est une école de village, et de petite village. Une poignée d'élèves par classe, seulement. Le genre d'école que, de nos jours, on ferme à tour de bras.

Si le fait s'était reproduit, Madame D aurait sûrement signalé l'incident. Elle aurait peut-être même remarqué la cause. Cette anéee-là, je n'en ai plus eu. Du moins, de ce type. Après ça, pendant deux ans, je n'ai souffert que de fourmillements, et cela ne me semblait pas anormal. C'était juste des crampes. Ou du moins, c'est l'impression que j'en avais.

A+B=C.

Maladie + Parents = Docteur

J'ai gardé le secret.

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EpilepsieIl y a un début à toutes les histoires.
Un début dont on peut espérer qu'il s'arrête là...
L'Epilepsie n'est pas disgnostiquée pour une seule crise.
Celle-là n'aurait donc pas suffi, à elle-seule.

Une crise isolée, cela peut arriver à n'importe qui.
C'est quand cela se répète qu'on commence à chercher une cause.

 Pourquoi ce texte :

 

Le "retour" s'est fait, je crois,
suite à une blessure à la main de ma nièce.
Sa façon d'être gênée dans ses mouvements avec sa main bandée,
c'était totalement autre chose... et pourtant...
D'un coup, ce qui était resté flou (et aurait dû le rester)
est devenu net. Trop net. Douloureux.
pendant deux jours, il n'y avait plus que ça.

Bizarrement, alors qu'à chaque fois que j'ai voulu écrire sur ma maladie, cela faisai "trop mal", cette fois, cela m'a libérée.

 

N'allez pas vous imaginer que j'y pense tous les jours.
C'est même la seule crise qui m'ait fichu la trouille par elle-même
et non par son rapport aux autres, par ses conséquences matérielles ou par sa puissance.