Il aurait pu rentrer en Espagne. Aux yeux de tout un chacun, il aurait abandonné sa femme et son enfant, mais au moins, il aurait continué à exister. Il aurait pu proposer à Adrienne de s'installer chez lui, avec Mirasol, et s'en aller chasser les vilaines petites bêtes de l'autre côté des Océans... Il aurait pu, oui... A ce détail près qu'Adrienne refuserait de le suivre et que Mirasol ne voudrait pas héberger un enfant-monstre. Surtout, le plus important, c'était le vide incompréhensible qu'il ressentait au cœur. Il n'avait pourtant jamais aimé la jolie brune au-delà du simple désir, mais elle lui manquait. Il ne pouvait pourtant pas la rejoindre. Cela l'aurait confronté à l'enfant.

Chat-encrage-250Ermina continuait de l'effrayer. Elle lui glaçait le sang jusqu'aux os. Penser à elle lui faisait immédiatement revenir à la mémoire le miaulement de Moralès et son coup de griffe sur la main. Il se laissa pourtant entraîner, un jour où il promenait à cheval en compagnie de Pierre-Philippe, à passer la porte de la demeure Jonarol. L'accueil de son beau-père y fut méfiant, et sans doute avec raison car sitôt la porte refermée, la cauchemardesque image d'Adrienne tenue dans ses bras d'homme-chat refit surface. Sa femme refusa de le recevoir, prétextant qu'elle était un peu souffrante. L'enfant dormait, et on ne le lui montra pas non plus. Pierre-Philippe prit un air profondément navré. Manuel préférait cet état de choses. Les visions de luxure bestiale, de violence sanglante et de monstre velu ne le quittaient déjà plus. Il avait hâte de s'en aller, de fuir ce lieu où il ne tiendrait pas longtemps.

Même s'il parvenait à demeurer en ces murs sans y avoir de visions, tous ceux qui logeaient là le regarderaient définitivement comme une chose répugnante et dangereuse. Un être à la raison troublée. Plus monstrueux qu'une maucréature.

Ses yeux se portèrent sur les armes disposées en ornement sur les murs. Peut-être la seule issue, pour sortir de cet enfer, était-elle de mourir... Les pistolets étaient-ils chargés ? Là, juste devant ses yeux, une dague de chasse éclairée par le feu prenait des tons dorés d'épée merveilleuse. Pierre-Philippe et son beau-frère conversaient avec animation près de la fenêtre et ne le regardaient pas.
Le miroitement ensoleillé sur l'acier lui chauffait le cœur comme un soleil au cœur de la nuit.

Soleil-sombre--250Ce métal glacé était comme un incendie superbe, comme une braise ranimant le foyer éteint.

Les deux hommes, à cause de lui, s'étaient souvent querellés. Le châtelain ne pardonnait pas cette union fâcheuse. Pourtant, leur voix retenait Manuel. Il aurait pu revenir chez les Ferquent, pour être soigné par Olivine, ou bien rentrer chez lui en Espagne. La Raison, peut-être, lui serait revenue, avec le Temps.

Il détacha l'arme.

Posés sur la lame, ses yeux de fou retrouvaient la paix. La certitude était là. Le sang des cheveux d'Adrienne, volant dans ses cauchemars autant que celui du jeune Hameln répandu sur le plancher le lui hurlaient. Cette brillance mettrait fin à sa nuit, à ses tourments.

S'écartant vers un couloir sombre, il leva l'arme sur lui, puis l'abaissa. Oui, c'était la réponse, mais avant, il voulait voir Ermina.
Il voulait voir. Contempler le nourrisson peut-être abominable. Savoir si cette enfant était la sienne, ou celle de Moralès. Une dernière fois, accomplir son devoir de Chasseur.

 

Extrait présenté à la 55° session du concours d'Extraits
du forum Jeunes Ecrivains (février 2017).
Série de nouvelles Urban Fantasy "Tutore Noctis".
Thème de la session : "Hésitation".


 

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Extrait-Texte-200

Texte présenté tel qu'au concours,
sans retouches ultérieures.

Etat à date du concours :
écriture relativement fraîche.

Etat actuel :
Attend correction.