Près de quinze ans, c'est resté la chose la plus dourouleuse qu'on m'ait dite (et cela aurait pu le rester, car la barre s'est trouvé rudement haut placée). Pourtant, c'était une situation plutôt propre à l'ambilité et à la détente. D'ailleurs, l'ambiance était tranquille, et l'intention n'était pas... ah oui, mais justement. Il n'y a rien de plus blessant que les mots pensés sincèrement. Même pas la vérité. 

Ivan--L300

Des penseurs diront qu'il suffit de ne pas se soucier de ce que pensent les autres, et c'est un peu aussi mon point de vue, mais il s'agit de bien plus qu'une simple "pensée". Il s'agit d'un préjugé produisant des effet tout à fait concrets. 

Il y avait à 500 mètres de chez moi une salle d'exposition pour artistes handicapés. Je suis allée là-bas trac au bide et bien décidée à tenter le coup.

La première question a bien sûr été "est-ce que vous avez une attestation". La réponse "oui" sembla d'abord résoudre tout. Aucune condition de style ou autre n'était demandée. Même l'esthétique, c'était sans importance. Les handicapés, m'expliqua cette dame avec une sorte de pudeur compatissance, n'ont pas toujours la capacité de faire mieux que ce qu'ils font, mais le coeur y est et le besoin de s'exprimer aussi. 

A l'époque, ce type de discours me semblait tout à fait normal, et même sympathiquement protecteur. Avec l'âge, le petit chaperon bien tendre devient mère-grand coriace, et désormais, cela me semblerait écoeurant de paternalisme. C'est drôle comme on peut transformer le mépris en quelque chose de valorisant...  

La gérante avait donc accepté par avance et les yeux fermés d'exposer mes oeuvres. Juste histoire de dire, elle demande à voir ce que j'ai amené. J'ouvre donc la pochette.

Bon... à l'époque,je dessinais comme une merde. 
Mais ce n'est pas du tout ce qui a été évoqué,
et elle a même plutôt trouvé que c'était bien. 
Comme on dit à un enfant pour lui faire plaisir,
je présume...

 Les dessins sortis, elle les feuillette, et change de visage. Je lui demande s'ils ne sont pas assez bien faits. Non, non... mais "vous comprenez, ce n'est pas de l'art d'handicapé, cela... je ne peux pas les exposer."

Stupéfaite, je me mets à assurer que c'est bien moi qui les ai réalisés et... ne vais pas loin parce qu'elle me rassure d'un air qui se veut gentil et compréhensif. Non, elle ne met pas en doute du tout qu'ils soient de moi, et félicite pour arriver à faire aussi bien (ben voyons!), mais ce n'est pas de l'art d'handicapé. Je ne comprends pas. Elle répète encore la formule et explique : "on ne voit pas la souffrance: ce n'est pas de l'art d'handicapé".

C'est du cochon, alors ?

On ne voit pas la souffrance, et les handicapés, ils souffrent et ils faut qu'ils l'expriment, alors ça se voit. La main de cette femme survole les dessins. Montre un visage, un horizon, un flou de nuages... tandis que moi-même me sens également dans un nuage. Pas un joli nuage rose de rêve mais un vilain gris effiloché, façon scène de film un peu flippante. Contrairement à ce que font les artistes handicapés, mes dessins n'expriment pas de souffrance. C'est beau, dit-elle, on respire, ça apaise, même...

Shuyin---L300

Cool...  surtout compte tenu
de l'abominable imperfection
de ce qu'elle avait en main.

Je nage en plein surréalisme.

Je ne comprends pas. Je regarde mes dessins dans les mains de cette idiote qui débite ce petit discours comme une évidence. Les handicapés souffrent et expriiment ce qu'ils ressentent. Moi, pas. C'est pas de la souffrance, c'est beau. Et elle me montre les oeuvres exposées. Ca ne ressemble pas à ça. Non, effectivement. A commencer par le fait que l'exposition est de type abstrait.

Elle délicite encore, parce qu'à l'évidence j'arrive à faire des choses tout à fait normalement, mais elle ne peut pas exposer ça. Ce sont mes dessins. Je suis handicapée. Elle ne remet absolument pas en cause que je souffre, mais ça ne se sent pas dans mes dessins, ce  qui veut dire que je prends mon inspiration ailleurs. Ce n'est pas de l'art d'handicapé. Je ne comprends toujours pas. Je remercie. Je range. Je dis au-revoir. Me voilà dans la rue, essayant encore de réaliser ce qui m'arrive. Lessivée.

Pas de l'art d'handicapé.

Là-dessus, je me suis réconfortée sur le thème "ça prouve que j'arrive à faire les choses comme si j'étais normale". On m'a élevée dans l'idée "tu peux tout faire comme les autres". Alors voilà. C'est une victoire, finalement. J'y ai cru. Je m'y suis fait croire. Et pourtant, ça a continué à faire mal.

En sortant de cette salle, j'avais la tête bouffée d'une question = si les handicapés expriment forcément leur souffrance, pourquoi mes dessins ne souffrent-ils pas, eux aussi ? Est-ce que ça veut dire que je ne suis pas handicapée ? Que je ne me sens pas handicapée ? Que je n'ai pas mal ?

Les années ont passé. j'ai continué à gérer mon crayon comme je le faisais en ce temps-là. En essayant de faire mieux, mieux, toujours mieux. En essayant de ne pas laisser mon poignet se livrer à une secousse mal à propos. En guettant les tremblements les plus infimes pour ne pas les laisser briser le trait.

Et si ce n'est pas de l'art d'handicapé, ça n'a pas d'importance. C'est bon pour moi, pour ma santé, pour mon moral. Mon crayon m'enseigne à percevoir les gênes occasionées par la maladie et à les contourner.

Non, ce n'est pas de l'art d'handicapé. C'est une clé pour l'évasion.

Celle de mon esprit, qui oublie tout le reste aussi longtemps qu'il se plonge dans l'image à faire tomber sur la feuille. Celle de mon corps qui se débarrasse du poids que la nature lui a laissé tomber sur les bras. Celle de ma main engourdie, hantée de fourmillements, parfois échappée dans une ou plusieurs secousses qui abîment doucement les tendons... mais qui devient petit à petit de plus en plus habile, de plus en plus précise.

Epilepsie#modestie + #n-empeche-que = Je ne connais pas beaucoup de gens "normaux" qui possèdent un doigté plus précis que le mien. Aussi paradoxal que ça puisse paraître, je le dois à ce qui me fait trembler et crisper la main.

#handicape-toi-meme  
+  #nan-mais-he-dis-donc !  

Et si on ne perçoit pas de souffrance dans mes dessins... hé bien tant pis.

Et s'ils donnent envie de rêver, tant mieux. 

#les-oiseaux-se-cachent-pour-pleurer  
#dit-celle-qui-fait-le-contraire 

Et... ben c'est hyper-con, mais je vais poser mon point final avec des fourmillements dingues dans la main... vite vite, repos, sinon ça va secouer. 

Non, c'est pas une blague.