Il y a cinq ans, en achetant des légumes au marché, je me suis faite agresser verbalement par un vieux monsieur tranquille. Oui : tranquille. 

C'était au moment où il était question d'interdire le terme "mademoiselle". Pourquoi est-ce tombé sur moi ? Peut-être a t-il râlé de la même façon deux étalages plus loin ? Je n'avais rien dit. J'étais juste derrière lui et au moment où il a pris son panier, le marchand m'a dit "à vous, Mademoiselle". Ce à quoi le vieux monsieur a riposté, l'oeil féroce et le ton brutal comme un coup de masse d'armes : "On ne va plus avoir le droit de dire ça ! Il faut dire "Madame", maintenant ! J'espère que vous êtes contente, Madame ? Vous avez ce que vous voulez ?"

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Ah ben non. Je n'étais pas contente. Ainsi que j'eus dès le lendemain l'occasion de le dire à un autre monsieur, très gêné d'avoir lâché "Mademoiselle", ce terme prétendu péjoratif ne me gênait pas. J'irai même jusqu'à dire que j'en étais fière, ou tout au moins que j'y tenais. "Madame", c'est le titre de la femme mariée. "Madame" c'est le mot qui conduit à indiquer "nom de jeune fille" sur la ligne du dessous. En vertu de quoi ce "Madame" m'était-il imposé ? On n'a pas vraiment interdit "mademoiselle" mais on l'a condamné à disparaître petit à petit, et à terme ce sera peut-être très bien. Peut-être.

L'interdiction ne vise que les formulaires administratifs officiels, mais ne chipotons pas : c'est une incitation à le faire ailleurs. Ce qui est "mal" et "péjoratif" par ici le sera aussi là-bas.

On s'y fera, à ce "Madame" généralisé. On s'y fera, et c'est même déjà pas mal fait. On s'y fera, mais dans les têtes, est-ce que ça a changé quelque chose ? 

Il s'agit aussi, parait-il, de ne pas obliger à dévoiler si on est mariée ou pas. Peuh ! Il y avait déjà des femmes célibataires qui indiquaient "Madame". Quelle différence, puisqu'on demande encore les deux noms (ce qui est techniquement logique).

Sur les formulaires, on trouve "nom d'usage" et "le cas échéant, nom de jeune fille" ou bien "patronyme de naissance, pour les femmes mariées. Etc. Et les hommes, alors ? On a le droit de mettre les deux noms sur le bouton de sonnette, mais quand il n'y en a qu'un et que c'est un couple, c'est encore celui de l'homme qui est employé. Les enfants ont le droit de porter les deux noms ou bien celui des deux qu'ils préfèrent. Combien profiteront de ce droit ? La grande majorité emploieront à l'âge adulte celui sous lequel ils sont allés à l'école, au collège et au lycée. A l'entrée au CP, combien de parents se demandent s'il faut inscrire l'enfant comme "Jeannette Dupont-Dubois" plutôt que "Jeannette Dupont" ?

Vivement que l'état-civil attribue à chacun un numéro d'immatriculation...

Il faudrait inventer un terme qui serait employé pour les deux sexes. L'ennui, c'est qu'il faudrait l'inventer. J'étais autrefois très humiliée quand on me disait "monsieur" (il faut dire que ça arrivait souvent quand j'étais étudiante). A présent, ça m'amuse, et du coup, m'évite de râler. Blague à part... si on employait "monsieur" pour les femmes aussi, ça ne me dérangerait sans doute pas.

A l'heure actuelle, on parle beaucoup de harcèlement et notamment de harcèlement de rue, avec débat de savoir si un homme qui siffle en voyant une femme est un harceleur.

cascade-cercle--03Fin juin, en me hâtant pour aller prendre le tramway, je me suis faite siffler par deux gars qui venaient de s'acheter des glaces. Cela ne m'a pas gênée, bien au contraire. J'étais soucieuse, la tête chargée de mes emmerdes. Ca m'a fait sourire. Un peu plus loin, un troisième l'a fait. Là, j'étais surprise. Cela ne m'était plus arrivé depuis très longtemps, et voilà que ça se produisait deux fois de suite ! J'ai vérifié ma tenue, des fois qu'un truc posé de travers attire l'attention. Niet. J'étais normale (du moins pas plus anormale que de coutume, car j'ai un look un peu particulier).

Bref... on m'a sifflée et il ne me serait pas venu à l'idée de nommer  cela du harcèlement. Aucun de ces jeunes gens ne m'a regardée avec l'air vicieux, agressif ou autre. Ils flânaient, m'ont trouvée jolie et on lâché un son qui veut dire "waouh" ou "ça c'est pas banal". 

L'argument "c'est pour appeler son chien qu'on siffle" se rencontre, et il en découle l'idée que ce soit rabaissant. Oui et non. Qui siffle encore pour appeler son chien ? C'est une pratique "périmée". On sifflait autrefois (et on le fait encore) pour exprimer son admiration ou sa stupeur. Cela m'arrivait souvent quand j'étais plus jeune. Jamais sur quelqu'un, il est vrai. Toujour sur une parole, un fait évoqué. J'ai arrêté parce que cela agaçait une personne de mon entourage (qui se serait tout autant agacée si j'avais fait  "waoouuh" et même sans doute plus). Donc : non, le sifflement de rue ne s'apparente pas à celui destiné à un chien.

Ce n'est pas forcément élogieux. Ne me faites pas dire ça. Quand on siffle sa stupéfaction, ce peut tout aussi bien être "hé ben merde alors" que "ça c'est super".

Cet article ne s'est pas écrit en une seule fois. Entre son début et sa fin, je me suis surprise deux fois à siffler. Les deux à propos d'un fait (un coup aux infos et un coup dans une discussion). J'ai également failli le faire... en admirant les mollets de deux marcheurs faisant une halte. Crénom d'un chaudront, l'été ne me réussit pas ! Jure-craché, ça ne m'est jamais arrivé. Et pourtant...

Si cela se répète, poursuit la personne, etc. on peut critiquer, c'est clair. Mais ce n'est pas la pratique du sifflet qui est en cause. Elle est peu distinguée (et même vulgaire selon les critères de bonnes manières d'autrefois), mais pas plus agressive que des mots. Moins claire dans sa signification, c'est tout. Peut-être plus franche, dans sa spontanéité ? 

On parle des gestes déplacés, aussi... mais comment les définir ? Et les regards ?

A une époque, je passais souvent devant un bar où les consommateurs de terrasse me regardaient en lapant leur bière. Jamais un seul ne m'a sifflée ni ne m'a adressé un mot, et la plupart ne me lorgnaient qu'en biais, sans tourner la tête. Avec instance, pourtant, et comme j'ai l'oreille fine et qu'eux n'étaient pas fins, j'entendais leurs commentaires derrière moi. Jamais un mot qui me soit adressé. Entre eux. Pourtant, il m'est souvent arrivé d'avoir envie d'en baffer un, mais il aurait été bien plus drôle d'avoir le don de télékynésie et renverser leur table. 

2017-18-Dame-Echarpe--300Vers la même époque, à une autre terrasse, de fréquentation moins grossière, un gars s'extasie sur mon allure. J'avais très mal au dos et marchais en tenant la colonne vertébrale le plus droite possible, mais plutôt lentement, ce qui en effet, donne un air spécial. Un brin mannequin ou dame du temps jadis, je suppose. Et l'ami avec qui il était, de commenter "Laisse tomber. Elle se prend pas pour de la merde". A quoi le premier répond que "ouais, t'as raison". Rien de grossier, même pas un regard, et pourtant, je me suis sentie aussi bout de viande que devant les buveurs de bière. Et encore plus insultée, parce qu'en plus, au lieu d'une contemplation salivante sur ma silhouette, j'étais l'objet d'une appréciation morale. 

Les différence entre ces deux gars bien élevés et les trois décontractés qui m'ont sifflée il y a quelques semaines ? La première, c'est que si on doit suivre la logique selon laquelle le sifflement est par essence injurieux, les siffleurs sont concernés. Mais que les commentateurs, qui parlaient entre eux ne le sont pas. La seconde, c'est que les uns admiraient alors les autres (du moins un) méprisaient.

Ouf... la loi est moins conne que les ultra-féministes (qui à mon sens desservent la cause qu'elles croient défendre)

Puisque je parle des réactions que je suscite de temps à autre (moins souvent qu'avant), il est peut-être à propos d'indiquer à quoi je ressemble.

Autrefois,  j'étais du genre "jean + T-shirt & blouson". Une tenue tout à fait ordinaire en laquelle j'ai fini par comprendre que mon cul atttirait l'attention.
Je suis grande, avec très petiite poitrine et hanches très larges.
Il y a quelques années, j'ai pris assez brutalement du volume sur le cul... et un peu sur la poitrine (tiens ?), ce qui m'a conduite à passer au sarouel + petite robe, et comme j'avais des problèmes de dos et que j'avais trouvé ça en cherchant un blouson, au poncho de ville.
J'ai à présent perdu un peu d'en bas et du coup retrouvé les pantalons ordinaires, mais la robe est restée. Le dos ayant récupéré, j'ai aussi ressorti un très vieux blouson avec lequel je peux m'autoriser le sac à dos. Le poncho n'est pas pour autant oublié...  mais avec mon chapeau, c'est quand même "too much" (avec une casquette molle, ça amoins l'air d'un déguisement.
Une tenue qu'on remarque en général par son originalité mais en laquelle je n'ai jamais eu l'impression d'être un bout de viande.
Et de fait... c'est quand j'ai commencé à porter cette petit robe de dessus que les voyous de mon quartier ont cessé de m'apostropher. Auraient-il trouvé cette tenue plus fémininement respectable ?

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Comme cet article a des allures de catalogue, je m'en voudrais de ne pas y placer le "point godwyn" de ma collection de souvenirs dans le genre. Décor de  la pièce : transports en commun. Premier personnage : un gugusse en mode "drague lourde" (très lourde). Second personnage : moi, un très long sac à la main et un autre sur le dos. Rôle muet : un vieux monsieur choqué. Il se répétait un peu, ce gros lourd (plutôt maigre), mais il faut dire  qu'il avait trouvé un thème de blague qu'il n'aurait pas pu placer sur une autre fille. Blagues vaseuses à propos de ce que j'ai dans mon sac, qui est forcément une canne à pêche, mais ce n'est pas normal parce que ce sont les mecs qui en ont une, mais par contre il y a des filles qui aiment la gaule. A chaque demande "alllez! c'est un sac pour les canne à pêche, ça! avoir-le que tu vas à la pêche", ou variante du même, je réponds "non", et essaye de regarder ailleurs. Ce qui me donne de  temps à autre l'occasion de voir que le vieux monsieur ne sait plus où se mettre. Au bout d'un moment, excédée, et parce qu'il vient de dire "Alors y'a quoi dans ton sac, si c'est pas une canne à pêche ? Dis-le que c'est une gaule", je réponds "un sabre". Authentique, mais pas tout à fait vrai. J'ai bel et bien un sabre, mais il est en bois (bokken employé dans certains arts martiaux japonais). Là-dessus... délectation ! Le mariolle me regarde avec des yeux paniqués, d'abord figé, puis avec un petit recul, demande si je plaisante. Non, je ne plaisante pas, c'est un sabre. Depuis le début, j'essaye de garder un air calme et distant. Au moment où j'ai évoqué le sabre, j'ai viré samourai au regard droit devant et à la face de marbre. Voilà mon beau parleur qui devient tout pâle. Je suis descendue à l'arrêt suivant. Dommage... je n'ai pas pu le voir détaler. Le pauvre garçon a dû se croire dans "Higlander" !

Aussi lourd qu'ait été ce petit con, il était infiniment moins "porc" qu'une autre rencontre que je fis dans un autre transport. Celui-là s'était tout bravement assis en face de moi pour se masturber à travers son pantalon. Pas de chance, j'étais épuisée, et le bus très rempli. A côté de moi, une vieille dame alternait yeux baissés et regards de mon côté. Tout près, les passagers des deux sexes regardaient ailleurs. Et le plus scandaleux, c'est que ce patapouf à gros cul, au lieu de se faire tout petit pour qu'on puisse s'asseoir à côté de lui, s'étalait sur deux places comme un camembert bien puant.

Précisions au passage : je n'approuve pas du tout
cette appellation de "porc" qu'on donne aux individus dégoutants.
Quand on leur donne la possibilité de l'être, les cochons sont des animaux très propres

2018-vampire--03Je pourrais aussi évoquer les gros malins du temps de mes études. C'est peut-être à eux que je dois le peu d'estime que j'ai pour mon corps. Moche. Pas féminine. Pas belle d'en haut. Je n'étais pas la seule  à les subir. C'était encore pire pour les petits nouveaux mâles. Bizuthage permanent. On tient le coup, ou on fout le camp. On baisse la tête et on se fait invisible, ou bien on la lève et on se fait injurier. Le sexismte n'était qu'un biais parmi d'autres. Et dans mon cas de demoiselle complexée par son physique, il était facile.

La collection ne serai pas complète sans ces deux hommes (des routiers m'ont-ils dit), qui m'ont un soir suivi sous la pluie (il y a une dizaine d'années) Comme ils s'approchaient, j'ai entendu l'un dire "T'es sûr que c'en est une ? Elle a pas tellement l'air" et l'autre répondre "Mais oui. Qu'est-ce qu'elle ferait dehors à cette heure-ci sous la pluie ?". Une quoi ? Une pute. Notez qu'après m'avoir posé la question, ils ont été plutôt confus et très polis. Il n'en reste pas moins que la déduction était... étrangement basée ! Il n'était même pas si tard que ça. Ce que je foutais là ? J'exposais des dessins dans un café voisin.

Et le vieux monsieur d'il y a cinq ans, dans tout ça ?

Il n'est sûrement pas concerné par les levées de boucliers contre le harcèlement sexuel,
mais ses propos relevaient de l'agression (verbale) sexiste.

 

Histoire de conclure en beauté et changer un peu la focale...

Il y a une vingtaine d'années (ça ne date pas d'hier, direz-vous), mon quartier était abusivement hanté de petits cons n'hésitant pas à vous saisir par l'épaule ou le bras, barrer le chemin, adresser des propos à double sens grivois (avec plus de talent que l'amateur de cannes à pêche évoqué plus haut).  Le pire de la troupe était un échalas blond tout à fait capable de s'asseoir sur le banc où vous êtes en train de lire, et essayer de vous embrasser. Tout à fait capable aussi de vous attraper par le sac à main et d'en garder la bandoulière entre les doigts sous les regards hilares de ses copains (comme quoi, parfois, ça sert, qu'un objet soit de mauvaise qualité). Il était fréquent que je n'en mène pas large. 

Un jour, je me suis adressée à Ni Putes Ni Soumises. La fille qui m'a répondu au téléphone m'a demandé si j'étais arabe. Naïvement, je pensais que cette association s'occupait de féminisme. Comme j'ai répondu "non", elle a dit "alors vous n'êtes pas discriminée". Et a raccroché. Je n'avais pas parlé de discrimination mais de harcèlement masculin (avec quel vocabulaire, je ne sais plus). Je ne mets pas en accusation l'association (loin de là), mais cette fille était tout aussi conne que les voyous de mon quartier. Non, je ne suis pas arabe, et si parmi les voyous en question il s'en trouvaient qui le soient, c'est que la population du quartier s'y prête. Il s'en trouvait aussi qui ne l'étaient pas.

Dans cette collection, je dois dire qu'il manque une catégorie non négligeable : celle qui cogne.
Ce type d'agression m'est pourtant arrivé... de la part d'une voyoute 
habituée à harceler non le sexe opposé mais les mômes jouant dans le jardin de l'immeuble.
Qu'est-ce que ça pouvait lui apporter de les insulter et terroriser ? 
Les bas instincts masculins, au moins, trouvent une explication.
A ce que faisaient cette fille et ses copines, je n'en vois aucune. Mis à part l'adolescence (mouais...)

Le bon côté, avec ce genre de petites aventures,
c'est que ça nourrit les cogitations semi-philosophiques ou totally-inspiration.
Si la vie était un long fleure tranquille, je ne saurais plus quoi raconter ou dessiner
.

vers-le-ciel----inv---02--300Tant qu'il y aura des cons et des connes, il y aura des incivilités.

Et tant qu'l y aura des cons assez féroces pour cogner, il y aura des agressions.

Pas besoin que la cause soit sexiste. Une agression, c'est une agression.

Injurier ouvertement, poursuivre ou frapper n'a rien à voir avec des insinuations ou de regards. Quand j'entends aux infos un journaliste parler de harcèlement de rue pour quelque chose qui relève clairement de l'agression... je fronce au moins dix sourcils à la fois.

Le propre du harcèlement est d'être insidieux, d'abord juste désagréable, puis croissant jusqu'à l'insupportable. Il attaque psychologiquement et progressivement le moral de la personne, non son corps brutalement.

Quant aux sifflets et appréciations envers le sexe opposé, ils ne sont pas forcément injurieux ou harceleurs. Inversement, un regard peut être bien plus gênant qu'un mot, et à moins de placer tout le monde (hommes compris) sous un voile intégral, je vois mal comment empêcher le regard des hommes sur les culs féminins, ou celui des femmes sur les pectoraux masculins.

Ce n'est pas de lois contre le harcèlement de rue qu'on a besoin, mais d'une prise en compte des harcèlements, incivilités et agressions de nature sexiste.

De même que l'écriture inclusive, en plus de ne pas être prononçable, sera très moche le jour où on l'emploiera en littérature.

Brimer les hommes pour les empêcher de brimer les femmes ne fera jamais disparaître le sexisme. Pour l'inclusif, il suffirait de  supprimer purement et simplement l'existence du féminin. Pour les discriminations sexistes, il faudrait éduquer les gens (y compris les adultes) à ne plus voir autrui par son sexe mais par son comportement et ses paroles. 

Dans le monde numérique, on arrive très bien à ne regarder ni la peau ni le genre de l'interlocuteur. Parfois on se les imagine. Le plus souvent, on ne s'en soucie pas. Et il arrive qu'on s'en foute royalement. Il m'est arrivé de me faire traiter de macho. Il est aussi arrivé qu'on me croie africaine.

Faudra-t-il que chacun s'enferme chez soi avec son ordinateur pour que l'égalité des sexes se réalise ?