J'avais acheté le livre quelques temps avant d'aller au cinéma. Après avoir vu le film, je ne pense pas que j'aurais eu envie de toucher à la couverture.  

♦ 2018. "Les frères Sisters"  Jacques Audiard  ♦   

Commençons par l'essentiel : ce film est à déconseiller formellement aux âmes sensibles.  

J'étais pourtant un peu prévenue. Les avis que j'ai lus à son propos variaient du "c'est génial" au "fuyez".

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Les critiques avant la sortie ont pourtant aimé le film. Juste avant qu'il commence, je me souviens être restée rêveuse devant la mention "Canal+ a aimé ce film", en fin de générique. Petit instant de questionnement sur la métaphysique des modes et des médias. A présent, je me dis que le journaliste chargé de juger a le coeur bien accroché.

Étrangement, il n'est pas le seul à aimer : les notes mises en avant par google ne pas mauvaises. Les critiques qu'on trouve derrière les liens sont détaillées d'analyse, mais à l'évidence, elles ont été écrites par des gens plus solides que moi (ce qui prouve que ça existe !).

Grosso-modo, le film est à considérer comme réussi. Est-il "à voir" pour autant, c'est une autre histoire. Participera-t-il au retour de flamme dans le coeur du public de chez nous ? C'est encore moins sûr. 

C'est bien simple : en sortant de la salle, j'avais honte d'aimer le western. Oui : honte. En sortant du cinéma, je me traitais d'idiote mais n'ai rien pu faire d'autre pour me changer les idées que foncer dans une boulangerie acheter un petit pain. Réflexe stupide quand on a des hauts le coeur... c'est c'est très exactement à cela que j'en étais. J'avais envie de vomir. Trois heures plus tard, au moment de préparer à manger, j'avais encore les tripes nouées, et j'ai fait des cauchemars apocalyptiques (au sens propre). 

Les amateurs de western, qui savent que le genre ne se résument pas à cela, arriveront sans doute à  passer au film suivant. Les autres... risquent fort de ne pas tomber en amour pour le genre et même tomber plutôt en dégoût, voire en répulsion absolue.

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 Les "bon points" du film

> Un soin énorme sur le réaliste matériel, c'est à dire les décors, les costumes, les techniques de l'époque et les inovations (ce qui était moderne en ce temps-là et est pour nous basique). De très belles images, qui feraient (et feront sûrement) un superbe album photos. Il est fort possible que j'en cherche un jour sur Google Images comme documentation pour dessiner. Réalisme qui, de prime abord, peut sembler simplement normal, à une époque où le western se veut conforme à la vraie existence des colons, mais qui prend toute son importance quand l'action se précise.

> Réalisme qui passe entre autres par les inovations de l'époque, dont l'arrivée indique que la colonisation passe à la vitesse supérieure. Et de façon très rapide, encore, dans un endroit au développement récent (San Francisco).

> Pas mal de soin également sur le réalisme psychologique... ce qui est assez normal chez Audiard, mais que j'ai trouvé fatigant, ce dont j'ai été très surprise car la profondeur psychologique des personnages m'importe toujours beaucoup. Or, là, non seulement je n'ai éprouvé que très peu d'empathie envers les protagonistes, mais je les ai trouvés emmerdants. Pourquoi ? Je ne sais pas trop... peut-être juste par l'insistance à pointer leurs émotions négatives. Non, vraiment, je ne sais pas. J'ai eu une impression voisine de celle produite par un texte où elles sont trop "dites" et pas assez "montrées" (le genre où on a envie de dire "show dont'tell" à l'écrivain)

Les nuancés :

> Le duo de frères et le duos de chercheurs d'or ont un passé et des motivations très humaines. Cela provenant du roman (je présume...), il ne s'agit pas à proprement parler d'un mérite du film. Tout cela est maintes et maintes fois répété au cours du film, mais à vrai dire, assez peu "mis en ressenti" (en tous cas, ça ne m'a qu'assez peu touchée).

> La mise en route est très lente. C'est une tradition du western que de démarrer lentement, mais là... trop c'est trop. Surtout que pendant ce très long début, au lieu de chercher à me séduire par des ambiances agréables et variées, on me lessive d'une ambiance peu attirante et répétitive. Les amateurs de baston verront peut-être cette partie du film d'un autre oeil.

> Un message de paix humaine et d'écologie... qui passe hélas par beaucoup trop de brutalité et risque de louper sa cible. Reconnaissont tout de même le mérite d'évoquer la différence entre les rêves des colons et le monde qu'ils ont bâti. Ce n'est quand même pas une nouveauté du western (ben non...). Et par moments, ça fait un peu donneur de morale (un peu).

Par exemple, la jolie utopie que veulent bâtir les deux chercheurs d'or est répétée des tas de fois, mais contrairement aux bastons, pas du tout détaillée. Peur de basculer de la critique du capitalisme extrême à l'éloge des communautés anarchistes ? Pourtant, un peu de rêve, ça m'aurait sûrement harponnée. De même pour les deux frères, dont les différences s'opposent un peu trop. On voit bien qu'ils ne sont pas pour autant des étrangers et tiennent l'un à l'autre, mais la façon dont ils le font s'exprime très peu. Elie est le mieux exprimé des deux... mais "peut faire mieux" quand même.

Les-freres-Sister-annonce-google> vendu par Google comme un Polar (morceau de copie d'écran ci-contre), le film ne comporte pas d'enquête, pas de mystère à éclaircir, et assez peu de suspens. J'accepte toutefois l'étiquette Drame, et sans sourciller. Cependant j'aurais préféré qu'on mette celle de Thriller, et j'y ajouterais volontiers celle d'Horreur (mais on me dirait que cet aspect ne concerne que la fin du film). On pourrait aussi indiquer Tragédie (ce serait peut-être même la meilleure).  

Les mauvais :

> Bien que français, le film est tourné en anglais. Un détail ? Sûrement, mais il m'a fait assez mauvaise impression. Autant je préfère les versions sous-titrées quand je regarde un film étranger, autant cela m'agace quand il  s'agit d'un film français. En plus Elie est orthographié Eli, ce que je n'avais jamais vu nulle part (quand je lirai le livre, je verrai si c'est lui le responsable)... et ne m'aurait pas frappée si j'avais entendu les dialogues au lieu de les lire (oui, c'est idiot et je suis une grosse superficielle).

> L'affiche n'est pas représentative du film narratif. Elle me fait l'effet d'une allusion à "Impitoyable" destinée à dire au spectateur avant le film qu'on va lui donner à suivre deux  affreux salopards. J'ai revisionné "Impitoyable" il y a quelques temps... il faudra que je lui fasse un article. Il le mérite. Bref... c'est un détail, et si j'avais une meilleure opinion du film, je ne m'y attarderais pas. 

Comme ça m'agace et qu'en plus le résumé qui est donné pour le film va dans le même sens que l'affiche, hé bien si : je m'y attarde.

Sisters--09On a affaire à des tueurs professionnels, le genre qui descend un mec de sang-froid et va boire une bière après. On l'a assez répété pour que le dire ne spoile rien, et on est mis au jus dès la première scène, très violente et très longue. Cependant, ce n'est pas sur cette profession que porte le récit (même si elle est importante au scénario). C'est sur le lien entre les deux frères, l'un poursuivi par leur passé et l'autre désireux de se bâtir un avenir. On s'attend à ce qu'ils mettent une ville ou quelques fermes à feu et à sang, mais passé la première scène, leurs flingues se contenteront de buter quelques personnes pour sauver leurs vies et tirer des coups en l'air.

Histoire de donner une idée, j'ai bricolé une "fausse affiche".
Elle n'est pas terrible, elle est même assez kitch, et en plus nettement moins violente que la vraie, c'est certain (ce serait peut-être mieux avec des flammes plus grandes et un ciel moins bleu...  je n'ai pas cherché à fignoler). Elle donnera au moins une idée de ce qui m'aurait paru approprié au scénario.

Il y a un autre passage du film qui m'aurait bien tentée, pointant sur un autre aspect du film (le message écologiste), mais je n'en ai pas trouvé d'image et en plus cela aurait spoilé un peu trop. Ceux qui ont vu le film devineront peut-être de laquele je parle (c'est dans le dernier tiers).

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La couverture du roman chez Actes Sud aurait aussi fait une bonne affiche (je ne parle pas due livre de poche qu'on trouve en ce moment en librairie, dont le visuel est celui du film)

> Les scènes de violence extrême s'étendent en longueur de façon assez gratuite. Trop factuelle. Trop regardée d'un point de vue extérieur, du moins sur le début du film (c'est à dire les deux tiers). Tant qu'à me faire assister à des coups de feu et du sang qui coule (qui coule assez peu, visuellement parlant), j'aime autant ressentir quelque chose. Me placer avec celui qui tire, celui qui est visé ou celui qui assiste, mais y être. J'aime mieux aussi que ça ne dure pas trop, soit dit en passant.

Il n'y a pas que cela, certes, mais j'ai tout de même trouvé leur durée inutile. C'est ainsi. Je suis une petite nature.

Bref...

Lors d'un concours d'extraits sur le forum d'écriture où je traîne mes basques à longueur de temps, deux personnes ont comparé mon texte à du Audiard. J'avais été flattée. A présent, j'ai la trouille.

J'ai longtemps pensé que "Impitoyable" ne pouvait pas être surpassé dans le ressenti de violence et en ai été détrompée il y a deux ans par les "huit salopards". Audiard a réussi à placer la barre encore plus haut.

J'ai eu beaucoup de mal à supporter les "huit salopards", et en ai donné une critique assez peu favorable (parce que trop brutal), mais j'avais au moins été séduite par la façon de mener le film comme une descente aux enfers avec allusions à Dante et diable planqué dans la cave, l'action tournant autour d'une créature à la fois hideuse et séduisante... et au final, derrière l'image finale d'un désastre sanglant, c'est tout de même une victoire du Bien sur le Mal qu'on trouve (victoire à la Pyrrhus, mais quand même). Donc : malgré la brutalité extrême, une fable encourageante, qui à présent, est le principal souvenir qui me reste de ce film, même si je ne suis pas prête à le revoir (notons au passage que les références à l'Enfer sont une caractéristique du western dit "crépusculaire", et qu'elles justifient amplement la violence physique et/ou psychologique). On a beaucoup accusé "the Revenant" d'être très brutal... oh merde alors ! J'avais trouvé cette brutalité splendide de déchirement et de force, et le trouve encore. C'était une merveille d'interraction entre un milieu terriblement hostile et des humains qui tentent de s'y adapter en y mettant toutes leurs forces et au-delà. Ce coup-ci, il est dur de dire ce qui me restera, mais je crains que ce soit l'impression de traumatisme. 

Western réaliste... mais encore plus crépusculaire que s'il ne l'était pas. Chose tout à fait normale, car rien n'effraie jamais autant que la réalité. Toute sensation d'irréel, même superficielle, atténue ce qui serait autrement insupportable.

Le Wild West était un univers abominable, où il ne faisait pas bon vivre,
en lequel il est vain de trouver de la poésie et qui a donné un monde encore pire.

Voilà ce que je retiens de ce film.

Un message qui, bien que n'étant pas faux, encourage quand même assez peu
à croire en l'avenir et en l'être humain !

Je verrai en lisant le roman (pour le moment noyé sous une énorme pile à lire)
si l'original "version texte" est aussi terrifiant que la "version cinéma".

En conclusion

Je déconseille aux âmes sensibles et aux westerneux romantiques (je suis hélas les deux), ainsi qu'aux personnes cardiaques. Les curieux intrépides et les amateurs d'esthétique de la violence pourront s'y risquer. 

Avis d'une petite chose fragile qui se demande pourquoi
elle supporte mieux "Impitoyable" ou "the Revenant" que ce film ou les "huits salopards".
Les esprits forts à coeur brave tiendront sans doute mieux le coup... 

 

Sentiment de westerneuse qui s'interroge sur l'avenir du genre

Pas sûre de vouloir suivre les goûts du grand public s'il adhère à cette voie de réalisme ultra-violent et supra-négatif (même si c'est pour prophétiser que le monde court à sa perte). Qui vivra verra. Par chance, tous les westerns récents n'ont pas cette ambiance ! Et il nous restera toujours les vieux...