Début 2015, K.Sangil et moi-même avons rédigé ce petit texte.
Il nous a paru de circonstance de le publier ici aujourd'hui
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 Intertemporel

 

Avant d'ouvrir la valise, Nadia se frotta un peu les doigts pour les réchauffer. La veille, une chose blanche et floconneuse s'était mise à tomber du ciel. Cela ne ressemblait pas à une arme secrète et n'avait pas l'air dangereux. Un vieux scientifique blessé, auprès de qui elle se trouvait quand le phénomène avait commencé, lui avait expliqué en souriant que c'était une chose naturelle et que dans son enfance, les gens s'en égayaient beaucoup quand cela se produisait. C'était blanc et froid, mais quand on en ramassait un peu, cela se liquéfiait. La jeune fille n'avait pas les moyens techniques d'analyser la substance, mais le résultat ressemblait beaucoup à de l'eau. Ce qui était sûr c'est qu'à cause de cette chose, le champ de bataille était devenu tout blanc et qu'à rester dehors, on risquait d'être aperçu par les drones de repérage et robots de combat. Elle avait réussi à trouver un bâtiment presque en bon état, avec une petite fenêtre lui permettant d'avoir vue sur les combats. Un, deux, trois déclics. Les serrures de la mallette avaient toujours le même petit bruit brutal, et son couvercle automatique s'ouvrait toujours aussi rudement. Le matériel vieillissait pourtant, et parfois s'enclenchait mal. Nadia vérifia les connexions puis se recroquevilla dans sa couverture de survie et fixa son micro.

*

Le déplacement des énormes anneaux d'acier avait laissé des traces profondes dans la neige. Il en avait imprimé aussi sur le béton fragilisé par plusieurs décennies d'une chaleur torride et craquelé par de nombreuses années sans aucun soin. Terrés dans un soupirail, trois humains avaient tenté d'atteindre le robot avec des projectiles qui ne lui avaient même pas rayé la carrosserie. Sans dévier de sa trajectoire ni ralentir sa progression, il avait riposté de trois tirs. Seule sa tourelle avait pivoté. Cette chose que le technicien chargé de son entretien nommait son « buste ». Un humain bizarre. Un humain sans arme et qui passait de longs moments à débiter des mots ne correspondant à aucun ordre ni aucune information utile. Des mots qui résonnaient comme le son de l'eau qui coule ou celui du vent. Ces mots apaisaient les circuits de WAR14Z comme l'aurait fait une défragmentation de son disque dur, ou comme un long repos qu'on lui aurait accordé pour laisser à ses circuits le temps de refroidir. Ken était un technicien très habile. Le meilleur. Ils étaient cinq à être sous sa responsabilité, et toujours, quand il ouvrait leur carcasse, quand il vérifiait leurs câblages, quand il changeait une pièce, sa voix se faisait entendre. C'était une sonorité capable de tout rendre plus lisse et plus tranquille, que même les soldats humains venaient écouter en s'attroupant devant la porte du hangar.

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Le vieux musée, privé d'électricité depuis des années, semblait rempli de fantômes. Il l'était au moins d'insectes et d'araignées. Même les rats ne parvenaient plus à prospérer dans ce secteur. Ils se cachaient aussi loin que possible des conditions climatiques trop rudes. Les chaleurs trop écrasantes et trop durables. Les vents trop violents et trop destructeurs. Les pluies trop rares et trop torrentielles. On aurait pu croire que ce pays presque mort n'avait plus rien pour intéresser personne, mais comme ailleurs c'était encore pire, il intéressait tout le monde. Pour ne rien arranger, des devins armés d'appareils de mesures et d'ordinateurs avaient prédit des améliorations du climat local, alors forcément... Serrée dans sa couverture et jumelles braquées sur le monstre en approche, Nadia murmura quelques mots. Une description mécanique et désillusionnée de ce qu'elle voyait. Des ruines. Des machines agricoles détruites. Des silos éventrés. Un réservoir d'eau saignant son précieux fluide dans un grand lac de boue d'où des petits ruisseaux tentaient de s'écouler avant de disparaître dans les crevasses du sol. Une grande étendue marbrée de terre noire, de béton gris et de cette étrange chose blanche qui ne cessait de tomber du ciel. Combien d'auditeurs l'écoutaient encore ? De moins en moins, sans doute... Le musée n'était pas le seul à être coupé des sources d'énergie. La guerre avait endommagé trop de panneaux solaires et ne permettait plus de les réparer. Elle crispa les doigts sur ses jumelles. Le robot venait droit vers elle. Il devait avoir détecté l'émetteur, et cela faisait d'elle une cible. Pour ces machines à tuer, il n'y avait pas de reporter ni d'impartialité journalistique. Juste leur programmation. Juste des cibles.

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Le robot tenta d'analyser les données transmises sur la fréquence radio suspecte. C'était une voix humaine, aux mots aussi éloignés des données informatives relatives aux combats que celle du technicien si habile. Aussi peu évocatrice des ordres d'attaque ou même d'une possibilité d'offensive adverse. Un instant, WAR14Z ne fut pas bien loin de passer en mode « repos », mais cela aurait été absolument contraire à sa programmation. Il poursuivit sa route en direction de l'émetteur suspect. Devant lui, les décombres d'un escalier présentaient un terrain peu propice à son système de déplacement sur sol plat. Il ouvrit les volets de ses pattes articulées. Ken, quand il les vérifiait, disait que cela le faisait ressembler à une araignée. Comment était-ce possible ? Ces toutes petites choses ? Lui qui était si grand ? Il ne pouvait pas leur ressembler... Mais parfois, d'autres humains approuvaient, alors peut-être le technicien avait-il raison quand même. A cause de cela, WAR14Z avait une drôle d'impression quand on lui retirait des araignées logeant dans sa carlingue. Elles étaient un peu comme lui. Sauf qu'elles étaient vivantes.

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La cage d'escalier résonnait de bruits sourds et inquiétants. Par un réflexe de petite fille apeurée, Nadia se blottit sous un meuble. Une vitrine horizontale. Que contenait-elle ? Il aurait fallu y voir plus clair, pour le savoir... Sûrement des images de mort, ou bien des armes. Toute la salle était consacrée à une ancienne guerre. Elle grimaça un peu. Son geste était vraiment stupide. Non seulement il ne la mettait pas du tout à l'abri, mais il sautait aux yeux qu'elle allait mourir dans un endroit puant la mort de partout. Si elle avait voulu choisir, elle n'aurait pas pu trouver mieux. Près de la fenêtre brisée, la chose blanche commençait à s'amasser. Cela semblait doux comme du coton.

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L'intrus n'avait pas de combinaison pour se camoufler au détecteur infrarouge. WAR14Z l'avait repéré sans peine et aurait pu l'anéantir en détruisant le secteur du bâtiment où il se dissimulait. La voix continuait de parcourir les ondes, avec des tonalités qui ressemblaient un peu à celles de Ken. Inlassablement, la voix décrivait le tournoiement des flocons. H2O à l'état solide, sous forme cristalline. Neige. Elément climatique anormal à cette latitude et altitude. Phénomène à signaler. L'humain peinait à définir cela mais disait que c'était « très beau ». Encore une fois, un mot ne correspondant à aucune donnée logicielle. Le robot s'arrêta devant une série d'images fixées au mur. L'une d'entre elles montrait un humain qui ressemblait beaucoup à Ken. Plusieurs fois de suite, il analysa les traits du visage sur le carré de papier vieilli. Les vêtements mis à part, cet humain aurait pu être Ken. Les circuits de WAR14Z chauffèrent un peu et il lâcha un grésillement. Son disque dur semblait avoir perdu des données. La veille, Ken était venu pour le réparer... Il y avait eu un bruit... Puis ? Un vide. Peut-être une reprogrammation effectuée trop rapidement.

*

Roulée en boule, toute petite sous la vitrine, Nadia chuchotait dans son micro réglé à sensibilité maximale. Les pattes articulées de la machine, tout près d'elle, étaient équipées de détecteurs de mouvements capables de percevoir le moindre courant d'air. Quand le robot recula un peu et s'abaissa sur ses articulations, elle crut sa dernière heure arrivée.

L'humain terré là était plus petit et plus frêle que Ken. Beaucoup plus que lui. C'était une femelle. Malgré la grosse sacoche qu'elle portait en bandoulière, WAR14Z ne décelait sur elle aucun composant d'aucun type d'arme. L'émetteur était le seul objet suspect en sa possession. Le robot braqua le canon d'un de ses tirs à rayon. Elle continuait de parler, avec toujours cette voix si proche de celle de Ken. Une phrase percuta le cerveau électronique de la machine : « puisque je suis ici, j'aurais au moins voulu pouvoir contempler une de ces vitrines, visionner un de ces fichiers d'archive... ».

La fiche était compatible. Les vitrines s'éclairèrent. Presque totalement figé, WAR14Z inclina lentement sa tourelle supérieure. Ce morceau de lui que Ken appelait « sa tête ». A quatre pattes, hésitante, l'humaine sortait le nez hors de sa cachette. La pièce remplie de lumière étincelait des flocons que le vent apportait jusque sur les vitrines. Avec un de ses bras articulés, le robot esquissa un signe. Il savait qu'il n'aurait pas assez d'énergie pour maintenir son cadeau bien longtemps. Elle devait en profiter tout de suite. Lui... Lui il venait de retrouver dans un recoin des tréfonds de son disque dur la donnée jetée à la poubelle par quelque technicien à peine humain. Une grande tache rouge sur le béton gris, et l'humain à la voix comme un ruisseau étendu en plein milieu. L'humaine parcourait les vitrines, chuchotant dans son micro avec émerveillement. Fixant de son œil électronique la vitrine la plus proche, il décrypta les inscriptions portées sur un papier qui s'y trouvait et reporta ces mots oralement avec son haut-parleur.

 

 

Mon épouse chérie,

Cette lettre te parviendra certainement tardivement, alors je préfère ne pas la dater. Je suis certain que tu as passé les fêtes de Noël en compagnie de ta sœur et cela me console un peu de ne pas pouvoir être à tes côtés. Je pense à toi tous les jours depuis ma tranchée. Je pourrais te parler du froid et de la pluie qui nous fait patauger dans la boue, mais je préfère te relater une scène extraordinaire que j’ai vécue le 25 décembre : une trêve ! Oui tu ne rêves pas, j’ai bien écrit ce mot. Enfin, il s’agissait plutôt d’un cessez-le-feu non officiel. Nos adversaires nous ont invités à les rejoindre sur la parcelle de terre « neutre » entre les deux camps. Il y avait même des petites lumières qui brillaient le long de leur ligne. Avec la neige qui tombait à gros flocons c’était féérique.

Pendant que vous mangiez la dinde, j’étais dehors, à serrer la main d’hommes que j’avais essayé de tuer quelques heures auparavant. C’était incroyable. Nous n’étions plus deux camps, deux adversaires, mais juste des hommes, vêtus des mêmes guenilles portées, raccommodées et encore portées. Le premier à me saluer fut Hans. Les traits tirés, une barbe rousse emplie de poux, chaque rapiéçage démontrait la difficulté qu’il avait pu endurer, et malgré tout, ses yeux brillaient de bonheur. Nous avions la même souffrance dans le regard, les mêmes espoirs de survie et le même désir de voir cette guerre s’achever au plus vite pour enfin rentrer auprès de nos familles.

Je me suis senti petit, honteux même face à lui, mais son sourire m’a réchauffé le cœur… je ne crois pas avoir eu aussi chaud depuis mon arrivée ici. Tout en tentant de lui cacher mes cartouchières presque vides, j’ai tendu mon seul bien : le tabac de troupe. En retour il m’a offert des saucisses. Son geste était bien plus beau que tous les paquets de la croix rouge.

Depuis cet instant, une fraternisation s’est établie. Désormais chaque camp prévient l’autre pour se protéger des bombardements d’artillerie ou pour permettre d’enterrer ses morts. Par la suite, j’ai appris que ce genre d’évènement s’était produit un peu partout, mais malheureusement ne servira à rien. Un jour, il nous est même arrivé de sortir sans arme pour réparer en commun les réseaux de fil de fer. Il se dit aussi que dans certains endroits on ne tire jamais, c’est là que se rendraient les déserteurs. Pour l’instant je suis fidèle au poste. 
Je n’aurais jamais cru fraterniser avec l’ennemi, mais les dialogues de tranchées à tranchées s’établissent fréquemment, on s’échange vin contre journaux et il n’est pas rare de voir un soldat du camp adverse s’approcher jusqu’au bord du fossé pour nous demander un peu de notre tabac brun au goût âcre ou une allumette.

Est-ce qu’un conte de fées va sortir de ce paysage lunaire ? C’est tout ce que je peux souhaiter pour l’enfant que tu portes, ma douce Jeanne.

On nous promet un changement de tenue, dans les tons bleus, voire brun et des casques métalliques en place de nos képis, ce qui diminuera le nombre de blessures à la tête. Malgré leurs casques à pointes, nos adversaires manquent cruellement de médecin. Mon ami Hervé est même passé une fois de l’autre côté pour soigner des bronchiteux qui ne voient jamais leur infirmier et toussent à fendre l’âme. Mais est-ce que quelques touches de teinture d’iode changeront les choses ? Je ne crois pas.

Hier notre division a eu ordre de cesser cet état de choses et de talonner nos adversaires. Et à chaque fois il y a retour de bâton. Les villages sont bien endommagés, mais encore debout et les champs qu’on aperçoit sont parsemés de gros trous d’obus. Cette guerre a déjà fait tant de morts des deux côtés qu’on se restreint. Bien sûr, nous les haïssons quand ils tuent nos camarades. Mais à d’autres moments nous plaisantons sur leur compte et on a presque l’impression de partager quelque chose en commun. En fait, il semble qu’ils ressentent la même chose. Et lorsque nous arrivons à échanger quelques mots dans leur langue, on apprend qu’un soldat travaillait comme serveur dans notre pays, et qu’un autre avait même un projet de mariage avec une jeune femme de chez nous. La guerre a tout interrompu. À celui-là, je lui ai dit que nous les aurons battus pour Pâques et qu’il pourrait revenir l’épouser. Il m’a demandé de lui poster une lettre, chose que j’ai promise. Certains échangent même des adresses… pour l’après-guerre.

Après ces rencontres, je me demande jusqu’à quel point nos journaux nous disent la vérité. Ils ne sont pas les « barbares sauvages » sur lesquels on a tant lu. Ce sont des hommes avec des familles, des espoirs, des peurs et des principes. Ils ont l’amour de leur pays aussi. En d’autres termes, des hommes comme nous. Pourquoi nous faire croire autre chose ? 
Ces soldats sont des types décents, qui suivent des ordres, et nous faisons la même chose. 
Des soirs, je me demande ce qui se passerait si l’état d’esprit qui règne ici imprégnait les nations. Si nos gouvernants s’échangeaient des vœux au lieu de menaces, des cadeaux à la place d’actes de vengeance et s’ils chantaient au lieu de s’injurier. Est-ce que les guerres ne se termineraient pas toutes d’un coup ? 

Toutes les nations affirment qu’elles veulent la paix. Mais ce matin de Noël je me suis vraiment demandé si nous la voulons suffisamment ? 

Je terminerai ma lettre en te disant que nous allons être déplacés. Je ne désespère pas de me rapprocher un peu plus de toi. Je t’embrasse fort et compte les jours qui me séparent de ma permission. Si Dieu le veut, cette lettre te parviendra rapidement grâce à un camarade qui rentre demain.

Je t’aime.

Arnaud, ton poilu


PS : Pourrais-tu me faire parvenir du savon à barbe.

 

 

L'humaine se rapprocha pour écouter. Quand il s'arrêta, à la dernière ligne du texte, elle se pencha à son tour sur un papier présenté dans une autre vitrine et commença à le lire.

 

 

Père, 

Les pertes humaines sont terrifiantes et nous épuisent psychologiquement autant que ce sale temps. Cela fait 36 heures qu’aucun tir n’a été entendu. Tacitement nous avons abaissé nos armes en écho à leur silence. Hier, nous avons même planté le long des tranchées quelques cimes de sapins agrémentées de bougies et pu profiter de cette longue trêve sous la neige. Ayant été l’instigateur de ce geste, on m’a chargé d’établir le contact avec l’ennemi. J’ai donc entamé une chanson, qui a été reprise en cœur par tous les enrôlés. Quelques minutes plus tard, c’est le camp adverse qui s’en chargeait, c’était surprenant… après nous être tirés aussi souvent dessus, c’est bien plus perturbant que je ne l’avais imaginé.

Je suis ensuite sorti de la tranchée, avançant entre nos deux camps pour appeler les ennemis à nous rejoindre. Le paysage dévasté par les obus n’avait plus d’importance. Notre officier d’ordonnance, ténor dans le civil, a chanté et ils l’ont tous applaudi. Un instant presque magique, unique (hélas). Car nul n’oublie parmi nous que bientôt nous les viserons à nouveau. Un seul camp peut gagner, et nous n’avons pas droit à l’échec.

Leur uniforme n’est pas du tout adapté, tout juste bon pour la parade. En été ils semblaient mourir de chaud et en hiver cela ne les protège presque pas du froid, et c’est probablement pire en situation de combat. Leur pantalon garance rouge vif est particulièrement voyant, on rit entre nous de ces cibles idéales. Le haut bleu ainsi que leur képi ne sont pas mieux. À leurs pieds, ils portent des chaussures de marche épaisses et lourdes agrémentées de guêtres pour éviter que la terre entre lorsqu’ils rampent, cela nous fait aussi bien rire. Nous avons de la chance avec nos bottes tout compte fait.

Je reprends mon courrier mis de côté quelque temps pour te confier la suite de cet évènement (nous avons été obligés d’aller nous réfugier dans une casemate à cause des percutants qui tombaient). Un jour nous avons même dû sortir de nos tranchées pour ne pas finir noyés. Les ennemis ont été contraints de faire de même… singulier spectacle que deux armées ennemies face à face sans tirer un seul coup de fusils. Nous sommes pareils. Entre nous, nous appelons ça la trêve de la boue, une entente tacite qui nous permet de ne plus tirer.

Si la censure ouvre cette lettre, j’aurai évidemment des ennuis, mais je tenais à t’en faire part. Cette nuit devant les postes, la pose des fils de fer s’est réalisée en commun accord avec nos adversaires, l’un passant parfois ce qui manquait en matériel à l’autre. Quand il y a des coups de main projetés, on avertit l’ennemi en montrant nos grenades respectives tout en faisant des signes pour informer que l’on n’entend pas prendre part à cela. Continuellement en première ligne, nous n’avons plus envie de tirer. On deviendrait presque des amis. J’ai d’ailleurs offert à un adversaire mon couteau de poche et il m’a donné sa ceinture en cuir. Je la garde précieusement pour la ramener dans mon pays et ne jamais oublier qu’il est possible de s’entendre, car on vit la même chose.

Désormais, quand un chef vient, on fait signe à nos adversaires et tout le monde rentre dans son trou. La trêve ne concerne pas les officiers. Et si en face ils se font remarquer, ils sont aussitôt descendus. Ce jour-là, nos obus n’ont laissé plus que des marques grises, des morts et des mourants dans leur camp. En représailles ils nous ont retourné la position avec du 150 alterné avec des 77… en 2 heures tout était enterré. Notre matériel de communication est hors d’usage et tous les abris à moitié démolis, il ne nous reste plus qu’un téléphone. Nous nous sommes dégagés comme on a pu de nos trous de rat, mais pas de victimes dans nos tranchées. On tient bon, sans tirer, car on connaît chacun en face.

Faire tenir un secteur durant des mois par les mêmes troupes, c’est prendre des habitudes. Pour y mettre un terme, l’État-major a fait donner l’artillerie pour disperser les groupes fraternisant et ordonné le déplacement des Unités « contaminées » sur les zones de combat les plus dures. Il est dommage que le peuple ne décide pas. Peut-être que nous aurions pu être ce grain de sable permettant de changer les choses. Que ce soit la dernière guerre pour en finir avec les guerres…

Mais je crois que ce n’est pas pour demain et qu’il nous faudra encore supporter de nombreux jours de cohabiter avec les cadavres de nos camarades, victimes des tirs d’obus ou d’une balle ayant fait mouche.

Ne l’ébruite pas, mais ils ont même soigné certains des nôtres, durant plusieurs jours… comment les tuer après ça ? Il y a des symboles plus forts que tout. Cet acte spontané dont je te parle, je me dis qu’il suffit qu’un d’entre nous fasse un premier geste et tout pourrait changer. Si j’en ai encore l’occasion, j’en ferai à nouveau un.

Ton fils qui t’aime. 

Hans

 

 

Dans le silence retombé, WAR14Z se remit à fouiller les données « périmées » de son disque dur. Le son de la voix de Ken s'y trouvait aussi. La voix comme le vent. Il restaura les fichiers à leurs emplacements et vérifia leur intégrité, enfin les repassa sur son haut-parleur.
La journaliste ouvrit de grands yeux. Une voix grave et harmonieuse s'élevait de la machine. Un chant ni vraiment joyeux, ni vraiment triste, porté par une belle voix mâle et tranquille.

« (…) Quand l'ennemi, l'ennemi, l'ennemi est arrivé,
il lui a opposé un pétale de rose fané, des souvenirs,
une grenouille, en un mot : des mots d'amour (...) »

WAR14Z analysait de son mieux ces mots incohérents que Ken répétait si souvent. Tout ce qu'il comprenait, c'était...

« (…) C'est comme ça qu'il y est resté (...) »

Quand le bruit du vent remplaça la chanson, Nadia était encore médusée. Frigorifiée, elle se frictionna machinalement les bras sans détacher son regard du robot. Où donc cette machine avait-elle appris à chanter ? Et à le faire aussi bien ? Qui avait inscrit cela dans sa programmation ? Cette chose blanche et froide qui tombait dehors de plus en plus serrée et s'écoulait sur les vitrines comme l'aurait fait cette eau devenue si rare n'était peut-être pas le seul miracle de cette journée étrange.
« Et... Si je voulais voir une salle de plus ? » demanda-t-elle en effleurant l'une des grandes pattes de l'araignée métallique. WAR14Z évalua l'état de ses batteries, puis déconnecta le câble et émit quelques clignotements, comme quand il devait signifier à Ken qu'il avait bien enregistré une mise à jour.
Il restait sûrement assez.
Sûrement.

 

[citation = chanson « le soudart », JC Darnal]

 

1914-18---b---L500