Ah, la lune ! Ce n'est sûrement pas une sélénite comme moi qui dira qu'elle n'est pas fascinante. Elle fait l'objet de beaucoup de mythes et de rêves... dont un qui est à présent devenu réalité.   

♦ 1865. "De la Terre à la Lune". Jules Verne.  ♦  

   Roman passé dans le domaine public depuis 1975 
et disponible en numérique gratuit sur plusieurs sites.   

Tere-Lune---01"Trajet direct en 91 heures et 20 minutes"... ce sous-titre est absolument délicieux, non ?

Au CM2, j'avais trouvé ce roman dans l'armoire à livres de l'école, et je ne peux pas dire que je l'ai dévoré. C'était sûrement un "bibliothèque verte" (je ne me souviens plus), mais ce qui est sûr et certain, c'est qu'il m'a fait chier. Par la suite, je me suis passionnée pour plusieurs romans de Jule Verne, et comme j'en avais deux en "version intégrale" sous la main (à la maison), dans la belle collection à tranche rouge et jolies gravures, je ne me suis pas privée de les lire et relire. C'était tellement plus passionnant que la version abrégé pour enfants !  

Celui-là, je ne m'y suis plus re-frottée jusque très récemment. Pas envie. Entre mon souvenir de gosse et le fait que j'ai lu assez peu d'avis qui le dise passionnant, je préférais mettre d'autres ouvrages sur ma pile à lire. Pourtant, un jour de 2014, je me suis dit "quand même, il  faudra le faire". Pourquoi ? Simplement parce que dans mon western, un des personnages lit ce roman et refuse d'en décrocher quand on a besoin de lui. Petit jeu de ma part. Mon roman space-opera était en cours d'écriture pendant la correction du western et cela me permettait de glisser une allusion à l'astre qui parraine mon pseudonyme. Par une heureuse coincidence, le roman de Jule Verne était paru deux ans, à la date où se déroule le mien.   

Il s'est encore écoulé un moment (assez long) avant que je le télécharge et encore un autre avant que je le lise. 

Comme entre temps, sans même y prendre garde, j'avais placé dans mon space opera un autre super-fan de Jule Verne, j'aurais été impardonnable de ne pas exécuter cette résolution ! Après tout, le roman n'est pas très long... 

Pas long... mais un peu longuet. Je vais donner à son sujet un avis qui vaut pour pas mal d'ouvrages du XIX° : il a été écrit pour être lu en feuilleton, chapitre par chapitre et non tout à la fois. Cela se sent très fort. 

Ma chronique sur Dracula comporte exactement la même critique,
et je la ferai sûrement encore ailleurs

Ce n'est pas abusivement gros en terme de page, mais finalement, en fait, oui c'est long. 

Pris d'un bloc, c'est d'abord amusant, puis répétitif et assez vite lassant. En plus, cela débute par une très très très longue leçon de physique, chimie et astronomie. Elle est bien exposée, claire, ponctuée de notes d'humour qui la rendent agréable à lire, mais longue quand même. Très longue. Lu en feuilleton, cela "passait" sûrement mieux.

Jules-Verne--par-Nadar

 Sur les chapitres où les membres du Gun Club délibèrent autour de l'organisation du projet, j'ai ressenti l'impression croissante de me trouver face à un énoncé de problème de Maths ancien style. 

Sachant que le poids de ce matériau est de tant pour tel volume et que celui de tel autre est de tant, compte tenu que l'objet fini ne doit pas paser plus de tant, et que les prix au kilo des deux métériaux sont de tant et tant, lequel faudra-t-il choisir et combien cela coûtera-t-il ? Une fois en possession de l'engin, sachant que (...) et que (...) et que (...), quel carburant lui donnera-t-il ?

Ce devait être une véritable mine, pour un précepteur ou un instituteur de la fin du XIX° siècle. 

De temps à autre, et même assez souvent, le problème de maths se change en leçon de Physique & Chimie. Cet entassement scientifique étant caractéristique de Jules Verne, il n'étonnera personne que j'en parle. 

Ce long début est ponctué de piques à l'endroit des américains, de leur guerre (celle de Sécession), de l'esprit des savants décalé des réalités humaines, etc.

Ici, je pourrais refaire (en moins prononcé) une critique effectuée (sévèrement) sur le "Chasseur de Rats" de Gustave Aimard : le livre n'a pas bien vieilli. Non à cause de son thème principal. Même pas à cause des points d'actualité évoqués (qui peuvent aisément se rajeunir). Sûrement pas à cause de l'enseignement moral qui rythme le scientifique (la paix et le danger des mauvais emplois de la science sont des thèmes éternels). Simplement à cause de l'aspect scientifique. Ce qui était alors de la technologie de très haut niveau et des inventions tout dernier cri n'est à présent plus très neuf  

Dès lors : une seule solution pour ne pas emmerder le jeune lecteur : raccourcir tout ça ! Et même pour le lecteur adulte, s'il n'a pris le livre que pour se distraire et non pour faire une étude de style.

Tere-Lune---03-b

 Par ailleurs, l'aspect scientifique est, à pas mal d'endroits, périmé depuis belle lurette. On peut y voit un défaut ou un attrait. Cela dépend de la façon dont on le lit et des goûts qu'on a en lecture. 

Ce qui est sûr, c'est qu'on fait face ici à une faiblesse typique de la science-fiction. Non de la SF style Star Wars ou carrément W-Men. Non... celle qu'on nomme de nos jours "hard SF" et qui emploie des connaissances et théories scientifiques réelles, sans en inventer d'autres. Défaut très simple : tôt ou tard, ce qui est exposé dans le roman est confirmé, puis enterriné et banalisé, ou à l'inverse contredit, rejeté et oublié. 

C'est un point commun à toute l'oeuvre de Jules Verne, mais dans "de la Terre à la Lune", c'est terrriblement mis en évidence par... le fait que le scénario soit d'une faiblesse rarissime. Sans toutes ces références scientifiques et ces longs exposés de causes, effets et conclusions, le texte ne serait qu'une nouvelle. 

Il faut attendre la fin des délibérations du Gun-Club pour qu'une amorce d'intrigue se mette en place, et l'arrivée de Michel Ardan pour que cette amorce soit employée. Et au final, le seul rebondissement réel est la chute. 

Durant tout le long du livre, j'ai eu l'impression d'un ouvrage scolaire multi-matière, et c'est peut-être ainsi qu'il faut le prendre, car il était sorti dans une collection destinée à la jeunesse. Une classe d'âge qui, de nos jours, dévore plutôt de la Fantasy, c'est à dire des romans assez peu scientifiques ! L'humour qui jalonne le roman était sûrement clair et net au XIX° siècle, mais de nos jours, hélas, il n'est pas assez décalé pour produire un effet, et je crains que beaucoup de gens n'y voient que du ridicule.

Là aussi, il y a un un vieillissement très fort : l'humour sérieux, pince-sans-rire, ne se pratique plus beaucoup. Et là aussi, on peut y voir un intérêt ou un défaut du livre. 

Par la façon d'aborder la science comme par celle d'exposer la société, Jules Verne est un inspirateur de première ligne pour la littérature rétrofuriste actuelle. Inspirateur, et non précurseur, ne nous trompons pas. Il serait au contraire plutôt précurseur de la "hard SF", science-fiction d'abord réellement scientifique.

Par contre, pas de l'Anticipation, car le récit est contemporain de la date d'écriture du livre. On ne peut donc beaucoup douter de ce que l'auteur attendait de l'avenir : il savait que son ouvrage vieillirait et ne serait rapidement plus au goût du jour.  Là-dessus... finalement, il s'en est plutôt bien tiré.

 

♦ 1902. "Le voyage dans la Lune". Georges Méliès.  ♦ 

Poétique mélange des "Voyage dans les états de la Lune et du Soleil" de Cyrano de Bergerac, et du roman ci-dessus commenté. Jules Verne  n'y fournit l'inspiration que pour l'assemblée de savants au début et l'emploi d'un canon, mais comme le roman était très populaire à l'époque, et l'est resté longtemps, il serait dommage de ne pas présenter ce très beau film.

Tiens... faudra que je consacre un petit billet à Méliès, un de ces quatre. 

Et là, on sort de la SF et même de la littérature, mais en aucun cas de la légende et de la fascination...

♦ 1969. Premier pas sur la Lune .  Mission Apollo 11 de la NASA. ♦  

Jules Verne annonçait "Trajet direct en 91 heures et 20 minutes" , c'est à dire 3 jours et 19 heures. La mission Apollo a mis  4 jours et 7 heures pour effectuer le trajet. Pour ce qui est du véhicule... à part la forme de type "obus" (qui est dans le roman facultative), pas grand-chose en commun... et surtout pas le niveau d'étanchéité (auquel Verne a pensé mais qui est chez lui rendue douteuse par le mécanisme de protection des hublots) ni le matériau employé pour la construction.

 Je n'aime pas raconter trop les livres en les chroniquant, même quand il s'agit d'un ouvrage ancien pour lequel on peut trouver le spoil partout. je salue quand même, ici, la chute du roman, où on est en droit d'attendre celle de la fusée mais où on ne l'aura pas.  Et l'habileté de l'auteur qui ne pouvait ni ramener ses voyageurs à leur point de départ, ni les faire renoncer, encore moins les tuer en route (fin positive oblige), et qui a quand même réussi à finir son récit. 

Crénom d'un chaudron... où est-ce que je range cet article, moi ?
Grignotages réalistes ou grignotages imaginaire ?
Allez hop... on va choisir "réaliste", mais c'est bien parce que la catégorie est un peu vide !