(…) il reporta son attention sur ses élèves, et grimaça de voir les pavés ruisseler sous la chair déchiquetée. Hélas, comment mordre avec mesure quand la faim écrase toutes les pensées ?

L'une des proies se débattait, mais sa gorge arrachée ne savait déjà plus hurler. Cachés derrière un tas d'ordures, quelques chiens faméliques guettaient.

Malheur à qui croise un mort fraîchement ressuscité.

D'ici peu, il y aurait quatre cadavres exsanguinés à faire disparaître. Il en jetterait sans doute un dans le puit qu'on apercevait à l'angle de la ruelle. On l'y retrouverait quelques jours plus tard. Les autres... Bah, il trouverait. Il trouvait toujours... Cela faisait partie de son rôle de maître-vampire. Il devait protéger ses élèves, et pour cela, éviter de laisser leurs proies attirer l'attention des humains.

2015-Lampe-dans-la-nuitLui-même n'était pas affamé. Quelques morsures légères ici et là suffisaient à son appétit. Quand les deux jeunes déposèrent leurs proies mortes, il leur désigna les hommes évanouis et contempla enfin la jeune fille. Quatre brutes contre une faible demoiselle. On se serait cru dans un mauvais conte. Léo hocha la tête en grimaçant et perdit quelques instants à ramasser le panier de légumes renversé. Cette pauvre servante avait cru prendre un raccourci pour échapper au soir d'automne. Il se releva en soupirant de lassitude et chercha un bout de lune dans l'obscurité nuageuse. Un clocher sonnait sept heures.

La femme s'était recroquevillée en tirant sa jupe sur ses jambes mais sans se soucier de son châle resté à plusieurs pas de là, ni de son chemisier entrouvert ou de son bonnet défait. Serrée sur elle-même, elle se redressait de temps à autre pour contempler l'horreur qui la sauvait d'une autre horreur, puis reposait sa tête sur ses genoux. Elle devait vivre un cauchemar. Léo s'agenouilla auprès d'elle et la rajusta doucement puis se prépara à mordre, non au cou mais seulement à la main. Elle n'avait rien fait de mal, mais il ne pouvait laisser partir une personne ayant assisté à des morsures vampiriques. Surtout aussi affreuses. Elle aussi devait mourir.

Un instant, il hésita, mais tout près de lui, l'enfer de la transformation glougloutait des effluves sanguinolantes. A ce stade, la faim dévorait le cerveau et le coeur encore plus que les entrailles. Décidément, non. Elle embaumait trop de douceur pour subir cela.

Un souffle froid et humide se levait.

Tremblante, mains devant le visage, elle écartait les doigts pour voir quand même ce qui la pétrifiait. Une larme rouge sombre avait coulé sous son nez et sali la peau de sa joue quand elle l'avait essuyée. Lorsque le maître-vampire lui saisit délicatement les doigts pour les porter à sa bouche, elle était crispée entre terreur et envie de comprendre. A quelques pas de là, les deux jeunes aspiraient consciencieusement les dernières gouttes de sang.

Elle avait de beaux doigts, fins sans être maigres, ni petits ni longs. Des doigts dignes d'une dame de qualité, mais qui s'abîmeraient vite dans sa vie vouée aux travaux ménagers. Ils s'agrippèrent avec la force d'une peur désespérée. Machinalement, Léo flaira son âme. Elle était solide, vaillante, pleine de rêves lumineux et un peu enfantins. Débordante de ce sentiment que ne ressentent que les héros au moment d'affronter la Mort. Une belle âme pure et courageuse, et une enfilade de malheurs dans la mémoire.

 

Extrait présenté au 60° concours d'Extraits du forum Jeunes Ecrivains (septembre 2017).
Série de nouvelles Urban Fantasy "Tutore Noctis".
Thème de la session : "Quand la plume sublime l'horreur".

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de "Tutore Noctis" : ICI
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Extrait-Texte-200

Texte présenté tel qu'au concours,
sans retouches ultérieures.

Etat à date du concours :
écriture relativement fraîche.

Etat actuel :
Attend correction.