Au printemps 2017, dans le cadre d'une activité ludique entre auteurs,
Clémentine Barbier et moi-même avons rédigé ce petit texte,
sur le thème "utopie post-apocalytique".

 


 Sulae

 

 Aux prises depuis son embarquement avec les effets de la houle, Visel se demandait pourquoi personne n'avait inventé un remède efficace contre le mal de mer. Pourrait-il obtenir une subvention pour lancer une recherche ? Son idée farfelue le fit sourire malgré la nausée.

– Je monte.

Sweet hocha la tête et garda pour elle son étonnement. Pourquoi son nouveau tuteur sortait-il alors que leur bateau traversait une forte averse ? Manifestait-il déjà de l'animosité à son encontre ? Ou bien n'aimait-il tout simplement pas les jeunes, les femmes ou les stagiaires ? Elle regarda sa stature imposante emprunter l'escalier. Il portait un manteau en polycoton beige complètement ringard mais qui devait le protéger avec efficacité contre la pluie et le vent. 

profil-gourde-b--300Elle aurait préféré qu'il lui parle de Sulae, l'île sur laquelle il se rendait pour soigner des patients. Certains prétendaient que les Sulasiens vivaient en parfaite harmonie. Elle ne put s'empêcher de penser que tous ces malades prouvaient déjà le contraire.

À l'extérieur, Visel tentait de respirer l'air frais malgré la pluie qui lui cinglait le visage. Cela n’entacherait pas sa bonne humeur. Il appréciait particulièrement la terre où il se rendait ce jour-là, il aurait pu y habiter si ces qualités de médecin, si rares, ne l'obligeaient pas moralement à rester là où on avait le plus besoin de lui.

Depuis plusieurs décennies, les hommes et les femmes de Sulae avaient réussi à créer une société qu'il jugeait aussi parfaite que le développement du corps humain. En comparaison, le Continent avait bien du mal à sortir de la crise apocalyptique qui datait pourtant du siècle passé. Et aucun des états qui avaient vu le jour sur les si nombreuses autres îles n'avait atteint ce degré de fonctionnement. 

Pourquoi les hommes attrapaient-ils toujours les virus de l'égoïsme, de la violence et de l'avarice ? Les avancées technologiques avaient tout apporté, sauf la sérénité. Il savait bien que le réchauffement climatique et la montée des eaux avaient bouleversé le monde, redessinant la planète et créant des tensions politiques conséquentes. Il gardait espoir que l'expérience Sulasienne se propage dans les esprits.

Quand il aperçut l'île, il chassa ses idées nocives. Sweet le rejoignit sur le pont et tous deux restèrent impassibles pendant les dernières minutes du trajet.

Le port était d'allure très fragile, avec des quais formés de pontons flottants. Sweet s'en inquiéta sitôt le pied posé dessus. Les tempêtes devaient fréquemment malmener ces petits assemblages, et ce sol était encore plus mouvant que le bateau. Comme elle s'en ouvrait à Visel, il lui fit admirer l'ingéniosité des articulations permettant de ramener tout cela contre la rive en cas de mauvais temps. Il concéda néanmoins qu'il ne serait pas fâché de fouler enfin un sol stable.

D'étranges bâtiments s'élevaient, si l'on peut employer ce mot, le long de la rive. On les aurait dits sans mur, sinon celui de leur façade, et dotés seulement d'un toit qui aurait évoqué une barque renversée s'il avait été plus droit. Disposée ainsi, l'embarcation semblait couler dans les parterres de fleurs environnants. 

Les gens d'ici semblaient prendre grand-soin de leurs jardins, mais à vrai dire, Sweet n'en voyait pas la raison. La plupart de ces plantes ne proposaient à l'oeil que des toutes petites corolles et un feuillage puissamment parfumé.


– Les plantes médicinales et aromatiques de Sulae sont très réputées. J'en emploie souvent, et suis bien heureux de les contempler sur pied. Si nous en avons le temps, je...
– En fait de temps, on va être en retard. 

Elle n'ajouta pas que ces odeurs lui donnaient envie d'éternuer. Le vieux médecin était tellement enthousiaste ! Se penchant sur toutes les touffes de verdure à la fois, sautant de tronc en buisson, il ressemblait à un petit enfant. Il manqua même trébucher sur une grosse boule dure et sombre, qu'une femme leur expliqua être un fruit.

A regret, Visel s'arracha à son émerveillement. Son assistante et stagiaire avait raison. Ils n'étaient pas venus faire du tourisme ou un stage de pharmacopée. Demandant leur chemin, ils s'enfoncèrent dans une petite rue où apparaissaient des maisons plus hautes, mais toujours de cette étrange forme, et sculptées en façade d'animaux marins. La première maison à visiter se trouvait sur une petite place envahie de foule. Deux colosses torse nu s'affrontaient avec un acharnement que Sweet jugea immédiatement peu compatible avec le monde parfait qu'on leur avait décrit. Un enfant qui confirmait à Visel l'adresse recherchée lui expliqua que cette lutte au corps à corps était un loisir très pratiqué. L'île comportait nombre de travailleurs usant  parfois de leurs muscles. Ils travaillaient ainsi leur force et leur souplesse. Bien que les deux combattants aient achevé leur duel en riant aussi fort l'un que l'autre, Sweet restait peu convaincue. Visel ne tenant pas à l'égarer en chemin, elle le suivit sans tarder vers une grande maison dont l'urgence ne leur permettait pas d'admirer à loisir la beauté.

À peine eurent-ils le temps de l'admirer qu'une femme âgée au visage inquiet sortit précipitamment de la demeure.

– Docteur, venez vite, souffla-t-elle en les invitant à l'intérieur.

Aussitôt, Visel ressentit une appréhension comme il n'en avait pas connu depuis fort longtemps. Les cas graves étaient tellement rares qu'il se demanda un instant s'il saurait bien gérer la situation. 

– Que se passe-t-il ?
– Gusto a …, balbutia la dame, il a … des rougeurs, comme la … la rubeo virulenti.
– Impossible, déclara Sweet d'un ton ferme qui signifiait qu'elle prenait son interlocutrice pour une folle.
– Je vous assure ! Suivez-moi.

Visel, quant à lui, s'interrogeait. Tout comme sa stagiaire, il savait pertinemment que cette maladie contagieuse, qui avait fait des siennes pendant les heures sombres, avait depuis été éradiquée grâce à un vaccin efficace. Cependant, ce microbe était né des nouveaux marécages côtiers créés par la fonte des glaces, et les variations des micro-organismes persistaient à une vitesse impressionnante. Une nouvelle souche ou une mutation était tout à fait plausible. Le médecin préféra ne pas imaginer les conséquences d'une nouvelle épidémie qui pourrait refaire basculer le monde dans le chaos.

Ils trouvèrent Gusto couché et plaintif, les yeux mi-clos, comme s'il se trouvait au bord de l'agonie. Sa femme s'assit prêt de lui et voulut lui prendre la main.

– Ma chérie, que fais-tu encore là ? Je t'avais dit de m'abandonner à mon triste sort. Ne me touche pas, je ne veux pas que tu attrapes cette saleté. Laisse-moi mourir et prends soin de toi. 
– Mon Gus, j'ai fait venir ces messieurs-dames.

Le malade tourna fébrilement la tête. 


– Partez, vous risquez la contagion !
– Ce sont des docteurs, ajouta la femme.
– Ils savent très bien qu'il n'existe aucun remède si le vaccin ne fonctionne plus ! Restez loin de moi et regardez ces rougeurs sur mes mains et ma figure ! Exactement les mêmes que la rubeo virulenti. Je suis condamné et j'accepte mon sort.

Sweet, qui était trop jeune pour avoir connu l'épidémie mais qui en avait beaucoup entendu parler, se tourna vers son aîné le regard angoissé. Ce dernier laissa ses lèvres esquisser un petit sourire.

– Je pencherai plutôt pour une allergie ! Avez-vous changé quelque chose récemment dans vos habitudes ?
– Non.

Gusto s'était redressé de façon assez alerte ce qui démontrait bien sa vitalité. 

– De nouvelles plantes ? De nouveaux mets ?
– J'ai eu cinquante ans il y a trois jours, j'ai pris la fonction de Guide la semaine dernière, expliqua-t-il pendant que le médecin l'auscultait. Pour fêter l'événement, un collègue a apporté des huîtres au confit d'origan , vous vous doutez que je n'avais jamais goûté cette épice si rare de nos jours.
– Nous allons le vérifier tout de suite. Antihistaminique, ajouta-t-il en s'adressant à sa collègue.

Quelques minutes après la vaporisation du spray, les rougeurs commençaient déjà à diminuer. Pourtant l'homme restait préoccupé.


– Ce n'était qu'une allergie ?
– Et oui, ne vous inquiétez pas !

La femme s'approcha des médecins pour les remercier et les saluer :

– Je suis vraiment confuse. La prochaine fois, on testera l'antihistaminique avant de vous appeler. Vous vous êtes déplacés pour rien.
– Ne vous inquiétez pas madame, nous avons deux autres patients sur l'île.

Une fois hors de la maison, Visel eut un petit rire.

– Alors, contente de ton premier cas ?
– Génial, ironisa-t-elle. On en rencontre beaucoup des hypocondriaques ?
– Parfois.
– Et c'est quoi cette histoire de Guide ? On dirait une dictature !
– Pourtant, c'est tout le contraire ! Je trouve d'ailleurs la formule gouvernementale de cette île très bien pensée. En effet, à partir de dix ans et à chaque anniversaire de dizaines, chaque Salusien se retrouve Guide de l'île, c'est-à-dire qu'il devient membre du gouvernement. Ainsi tout le monde participe à tour de rôle.
– Ils sont donc obligés ? fit remarquer Sweet.
– On peut le voir ainsi mais ça fonctionne très bien, cela permet à chacun d'être entendu et toutes les catégories d'âges, de sexes, de professions, de convictions sont représentés.
– Ainsi que les catégories des imbéciles, des idiots et des demeurés ?

Visel ne répondit pas parce que d'une part il lui semblait que sa stagiaire trouvait toujours quelque chose à redire et d'autre part parce qu'ils arrivaient à proximité du quartier des pêcheurs.

Ce dernier était constitué d'un vaste réseau de ruelles tortueuses, et très étrangement, une gigantesque haie d'arbustes était plantée en bordure de la plage. Une nuée de gamins y cueillait des baies de différentes couleurs et tailles. Les uns pour s'en régaler simplement, d'autres pour en remplir des paniers.

– C'est joli à regarder, ce truc, mais ça doit fichtrement compliquer l'accès aux bateaux, toute cette végétation.
– On procède ainsi dans de nombreuses îles. Cela sert de protection contre le vent, et j'imagine que c'est pour la même raison que ces rues sont si zig-zagantes.

Encore une fois, et même plusieurs, il leur fallut demander leur chemin. Très serviables, quelques uns des petits gourmands les accompagnèrent.
Des filets de petite taille, des cannes à pêche de toutes épaisseurs et un nombre faramineux de nasses séchaient dans les courettes attenantes aux maisons. Une femme qui écaillait des poissons devant sa porte leur expliqua qu'on évitait les grands filets et encore plus ceux à mailles étroites.

– Parce qu'on pêche plutôt des gros poissons. Les petits, ce sont les oiseleurs qui les pêchent, ou bien ils servent aux éleveurs de phoques. Ils habitent tous près de la petite crique rocheuse. C'est bien abrité, là-bas, mais nous, pour échouer les bateaux et cultiver des algues et des coquillages, on a besoin de la plage. 

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Dans la demeure de leur patient, les chambres se trouvaient dans la partie enterrée de la maison qui, contrairement au dessus composé de bois, était dotée de parois solides. Cela servait, leur expliquèrent les enfants de la maison, de protection en cas d'effondrement lors des tempêtes. 
La plupart des chambres étaient équipées de hamacs, mais le pêcheur blessé reposait sur un matelas dans une pièce où un mur entier était constitué de placards. Sur une petite table étaient disposés plusieurs flacons, un bol d'eau et deux cuvettes dont une remplie de chiffons. Assis sur des coussins, un couple entre deux âges le veillait. Un masque respiratoire relié à un petit appareil était posé sur son visage. Le médecin hocha la tête. Ces machines étaient très répandues aux endroits exposés aux tempêtes, mais rarement au point que les habitants en aient un dans leur maison.

– Bonjour. Comment va-t-il ? On m'a parlé d'une piqure de méduse. 

Ces cnidaires pouvant être mortels, Visel n'était pas certain de trouver le patient encore en vie. ils seraient venu là de suite sans la crainte d'une épidémie, et cette idée fit grimacer Sweet, qui se garda pourtant de commenter.

– Il respire très mal, est fiévreux et a très mal à la tête.
– En fait, il souffre de partout, chérie.

Les parents du jeune homme étaient à juste titre très nerveux et visiblement inquiets.

– Nous avons conservé l'animal dans la resserre à poissons, pour qu'il se conserve au mieux. Sitôt que nous avons appris votre présence, il a été placé là, dans cette cuvette.

C'était une chose transparente en certains endroits et un peu bleue en d'autres.

– Hé ben. Pour un pays de rêve, on y trouve de sacrément vilaines créatures.
– Chuut ! Enfin, Sweet. Un peu de tenue !

Tirant de sa poche une petite loupe, le vieux médecin examina attentivement la créature.

– Ce n'est pas une méduse. C'est un siphonophore.
– Un quoi ?

La question provenait de la mère du patient, mais aurait pu l'être par son époux ou la stagiaire, qui étaient tout aussi surpris.

– Les méduses ne possèdent pas de poche d'air et ne naviguent pas en surface.
– Ah oui ! J'ai entendu parler de ces méduses flottantes. Sur un archipel un peu au sud, ils en ont de plus en plus. En cette saison, il y a souvent des vents venant de ce côté. Sales bêtes que tout cela !
– Pensez-vous pouvoir le soigner?
– Je vois que vous avez bassiné les piqures avec du vinaigre.
– Oui. En prenant garde à ne pas étaler le venin.
– Une sage précaution. Mon assistante va procéder immédiatement à l'analyse des tentacules.

Sans attendre l'indication, Swett avait sorti de son sac un analyseur et y avait placé avec une pince un peu de l'étrangeté visqueuse. L'engin annonça rapidement qu'il s'agissait d'une physalia physalis, espèce connue depuis longtemps. Pendant ce temps, Visel avait déterminé chez le pêcheur une crise hémolytique. L'oxygène amené par le masque n'était donc pas de trop. L'examen de l'animal ayant révélé que l'un des sérums contenus dans leurs bagages était adapté, on l'injecta rapidement, ainsi qu'un anti-douleur.

Après avoir remis quelques médicaments supplémentaires aux parents, prescrit les précautions à prendre et ajouté de détruire le filet où avait été trouvée la bête, ils quittèrent les lieux, malgré la mère qui leur proposait de manger avec eux.

Dès qu'ils mirent un pied dehors, deux fillettes couraient à leur rencontre. Ils comprirent qu'une urgence les appelait. 

– Que se passe-t-il ? leur demanda Visel.
– Noca est tombé ! C'est pas beau ! Il a la jambe cassée ! 
– Il est à l'école ? interrogea Sweet tandis qu'ils retraversaient les étroites ruelles en direction du cœur du village aussi vite que le vieillard pouvait le faire.
– Il n'y a pas à proprement parler d'école ici …
– Pas d'école ? coupa la jeune stagiaire incrédule. Je comprends mieux tous ces enfants qui traînent !
– Ce n'est pas pour cela que les élèves sont laissés à l'abandon et qu'il n'existe pas une forme d'éducation. Les habitants ont fait le choix de permettre à leurs enfants d'acquérir l'autonomie nécessaire et de développer leurs compétences à leur rythme et selon leurs envies.

Sweet dévisagea son tuteur, cela allait à l'encontre de sa propre philosophie et de son propre apprentissage. Elle avait passé de longs mois à apprendre toutes sortes de choses comme l'avaient souhaité ses parents qui avaient supervisé ses études depuis sa tendre enfance.

– Je ne suis pas certaine de bien comprendre, finit-elle par demander après plusieurs minutes de réflexion. Elle se doutait que Visel se montrerait tout content d'étaler son savoir et son enthousiasme à ce sujet.
– L'île compte un seul maître d'école que les élèves viennent consulter à la demande. Il leur propose des projets ou les oriente vers des personnes qui peuvent répondre à leurs questions. Par exemple, un enfant intéressé par la pêche pourra se joindre aux pêcheurs pendant plusieurs jours.
– Mais si personne ne veut s'occuper des gamins !
– Tout le monde participe avec plaisir, cela fait partie des responsabilités. Tiens regarde, déclara Visel en désignant du menton le haut de la colline.

Une demi-douzaine d'enfants étaient regroupés autour d'un homme qui faisait de grands gestes en direction d'une éolienne sur laquelle une femme travaillait probablement à des réparations, il semblait captivé le groupe par ses explications. Néanmoins Sweet persistait dans ses objections :

– Je veux bien croire qu'on apprend mieux le monde animal au contact de la nature, mais quid des apprentissages tels que les maths ? dit-elle en accélérant le pas car les deux fillettes qui leur montraient le chemin avaient pris un peu d'avance et leur faisaient des grands signes pour les inciter à se dépêcher. 
– Quoi de mieux que de calculer la vitesse du vent et la quantité d'électricité en observant ?

La jeune femme fit une moue dubitative. 


– N'empêche, ajouta-t-elle, un enfant s'est bien cassé une jambe ! Sûrement à cause du manque de surveillance.
– Des accidents se produiront toujours, même en étant les plus prudents possibles. Des études ont même prouvé que le taux d'accidents augmentaient dans un environnement trop sécuritaires car les enfants n'ont pas appris à gérer les difficultés et leur motricité ne s'est pas suffisamment développée.
– On dirait bien qu'on arrive, dit Sweet pour clore cette conversation.

Tous deux s'approchèrent du jeune patient étendu dans l'herbe sous un parapluie géant en chanvre. Il souriait de toutes ses dents malgré l'os du tibia qui ressortait. On avait appliqué sur la blessure un baume soignant Tris, que chacun possédait dans sa boîte à pharmacie. Son nom, Tris, venait de sa triple efficacité : il avait d'abord l'effet d'un pansement pour contenir l’hémorragie, ensuite il agissait comme anti-douleur et enfin comme anti-infectieux . Visel se demanda un instant comment les Anciens avaient pu vivre si longtemps sans cette si pratique pommade qui permettait d'attendre l'arrivée des médecins sans soucis. Après avoir établi son diagnostic, une fracture du tibia, il se pencha vers l'enfant :

– Alors jeune homme, tu veux explorer le squelette de plus près ?
– C'est tout à fait ça monsieur ! ironisa ce dernier.
– Mais on va te remettre ça en place. Ma collègue, Sweet, va t'opérer. Ne t'inquiète pas, il s'agit d'un geste simple et courant.

La stagiaire remercia Visel d'un hochement de tête. Elle appréciait vraiment qu'il la laisse autant pratiquer alors qu'elle sortait tout juste de l'école de médecine. Elle pensa qu'il n'y avait rien de tel pour apprendre le métier que d'être confronté aux multiples cas et à leur résolution. Finalement, elle était aussi convaincue par l'apprentissage par l'expérience. Elle cligna des yeux et sortit le spray antiseptique. D'un pschitt, une zone d'environ trois mètres carrés autour d'eux se trouvait désinfectée. Ensuite, elle sortit son sanamagne qu'elle positionna contre la jambe. Toutes les personnes présentes se rapprochèrent pour voir l'effet de cet appareil que la plupart n'avait jamais vu fonctionner. En quelques minutes, le tibia devint malléable, Sweet n'eut qu'à le prendre avec délicatesse et à le remettre en place. Elle appliqua enfin une potion solidifiante qui ferait effet en moins de vingt-quatre heures. Elle termina en recousant la plaie qui ne laisserait qu'une très mince cicatrice presque invisible.

– Merci doc ! fit le garçon. C'était dément !
– Il faudra rester calme pendant une journée ou deux et bien prendre ses comprimés, dit-elle à son opéré qui hocha la tête en signe de consentement.

Les deux médecins rangèrent leurs affaires tandis que l'enfant s'éloignait déjà d'un pas alerte. L'enseignant leur demanda s'ils avaient déjeuné et leur proposa de se joindre à lui. 

– Avec plaisir, répondit aussitôt la jeune femme. J'aimerais vous interroger sur votre système d'éducation.
Visel sourit.

Après quelques jours sur Sulae, entre visites aux personnes souffrantes et promenades de découverte agrémentées de bavardages avec les habitants, le vieux médecin et son assistante durent reprendre leur chemin.

Avant quoi, ils se restaurèrent dans une sorte d'auberge à destination des voyageurs dans leur situation. Adapté aux violentes tempêtes devenues fréquentes en même temps que les eaux montaient, elle était bâtie en vaste abri arrondi et peu élevé sans grande prise au vent. Une large  terrasse dotée de légers auvents de toile servait de salle. Ainsi installés en face du port, ils pouvaient l'admirer à loisir. 

– Et le bateau, hélas !
– Vous voyez bien que ce petit paradis a des défauts.
– J'en conviens... J'en conviens... Cependant, il n'est pas très gros ! Qui serait assez fou pour vouloir quitter cette île ? 
– Nous ! Ce pays est merveilleux, mais on voit que tous ces gens sont nés au bord de l'eau. Aucun n'a le mal de mer et tous savent nager. Ils ne peuvent pas comprendre votre souffrance.

2008--mouettes--250En terminant son assiette, Visel contempla le petit sourire taquin de la jeune fille.

– Quelque chose me dit que toi aussi, cela te peine de reprendre le bateau, et ce n'est pas à cause du mal de mer.

Il l'avait vue causer plusieurs fois avec un beau lutteur, apothicaire de son état, et aurait parié que les plantes médicinales n'étaient pas la principale de leurs préoccupations, ni les colis qu'il lui avait commandés et qu'il prendrait à leur prochain passage, en revenant de leur tournée marine.

– On nous attend en d'autres lieux, n'est-ce pas ? Alors prenons la route !
– Et m'est avis que tu vas trouver des tas de choses à redire, à notre prochaine étape. C'est bien simple : là-bas, tout ce qui fonctionne est imposé et le reste va en pagaille.
– Quel changement cela va nous faire ! Mais rien n'est jamais désespéré, n'est-ce pas ?
– Et si je te dis qu'il y a là-bas beaucoup de serpents et d'araignées venimeuses, que répondras-tu ?
– Beaucoup de toxines sont utilisables en remèdes, n'est-ce pas ? 
– Les gens de là-bas ne les voient pas ainsi, et c'est d'ailleurs le cas sur beaucoup d'îles.
– C'est compréhensible, mais cette faune peut être intéressante à examiner. 
– J'aime t'entendre parler ainsi. Comme nous l'ont dit et redit les Sulasiens, il faut apprivoiser la nature et non la détruire par crainte de ne pas la maîtriser.

D'un même mouvement ils se tournèrent pour contempler l'embarcation qu'on détachait de son ancrage sur la plage pour pour que la marée la tire à l'eau. Un grand trimaran aux coques fines élégantes. A bord, une femme avait grimpé l'échelle menant aux panneaux solaires pour les découvrir de la bâche qui les avait protégés durant la nuit, de même que l'antenne radio, dont elle vérifia les branchements avant de descendre.

Cet engin était doté d'un moteur merveilleusement efficace et pas plus bruyant que les voiles qui le remplaçaient quand le vent était favorable. Le mal de mer aurait été plus violent sur bien d'autres bateaux, et aurait duré plus longtemps.