Deuxième volet de la chronique, portant sur les deux tomes.  

♦ 1868. "L'Idiot". Fyodor Dovtoïevsky.  ♦ 

Si j'ai tant tardé à lire Dovtoievky, c'est qu'à chaque fois qu'on m'en a parlé, on m'a dit que c'était très philosophique, ce qui a le don de m'effrayer. En effet, ça l'est, mais ce n'est pas sombrement ennuyeux pour autant, ou du moins je ne l'ai pas ressenti comme tel. 

IdiotIl est très possible que certains lecteurs trouvent que le livre a mal vieilli, car il est très marqué par le mode de lecture du XIX° siècle, quand les romans paraissaient en feuilleton dans les journaux. Pour ma part, cela ne m'a pas dérangée. Les chapitres, bien que conservant le lecteur en haleine, se succèdent de façon assez tranchée, ce qui produit quand on les lit d'affilée une sensation de brutalité mais passe très bien quand on lit un chapitre à la fois.

Je déconseille de s'arrêter en mettant simplement un marque-page ou arrêtant la liseuse (bien que ce soit ce que j'ai souvent fait, car lisant dans le tramway). Stopper à la fin d'un chapitre est nettement plus agréable. Ils sont de longueur assez constante (publication en feuilleton...), ce qui permet un temps de lecture régulier chaque jour.

Le fond du texte pourrait, lui aussi, avoir souffert du temps qui passe, car fortement ancré dans la société de l'époque, avec même des références à des oeuvres contemporaines. Bizarrement : non. Je ne suis pourtant pas très instruite de ce qu'étaient les salons dans la Russie du XIX° siècle, mais me suis bien acclimatée. Le tableau d'univers passe très bien.

Lune-et-montre--500Ce qui le fait bien passer est sans doute qu'il sert de support à une énorme composante philosophique. L'Idiot / le Prince offrant un regard distant sur le milieu où il évolue et les personnes qui s'y trouvent. Autrement dit : un intermédiaire pour tendre au lecteur une premiere dimension philosophique, soit clairement soit de façon suggérée. La seconde dimension se trouve dans les dialogues.

Les dialogues... alors là, eux, ils ont mal vieilli. La tendance des personnages au monologue est impressionnante, et de nos jours ne peut qu'avoir l'air irréaliste. C'est même étrange, car le seul qui est supposé y être prédisposé, c'est le prince, cela faisant partie des prémisses à ses crises. Sauf qu'en fait, il agit alors d'une façon qui n'est pas tellement différente de celle des gens qui l'entourent. La différence, c'est qu'il y a une énorme coupure avec lui-même : le reste du temps, il est terriblement attentif à ce qui l'entoure, doté d'un sens de l'observation et d'une empathie immenses, mais à ces moments-là, il s'exprime sans plus se soucier du tout des autres, et ne perçoit pas leurs réactions ou bien ne les prend pas en compte.

Est-ce que, en ces temps où il était mal élevé d'interrompre quelqu'un, même s'il parlait longtemps, on se permettait réellement de tels discours dans les salons ? C'est dur à imaginer, mais pas inconcevable. Par contre, c'est assez paumant, car on finit par ne plus très bien savoir qui est en train de parler et qui se trouve autout de lui ! Les personnages ont beau avoir chacun leurs préocupations propres, je n'aurais pas été fâchée qu'ils aient des manières de parler plus personnalisées à chacun. Est-ce la faute de Dovstoievsky ou du traducteur ? En tous cas, tout le monde a la même syntaxe et donc, se ressemble. Du fait de la sensation très philosphique qui se dégage de l'ensemble, cela ne m'a pas vraiment dérangée. Tout au plus ai-je parfois eu l'impression d'être en train de lire des essais et non un roman.

Ombres-devant-feuQue cela vienne du prince ou d'un autre personnage, cette forme des dialogues est très favorable à des considérations philosophiques qui, dans le contexte d'époque, avaient aussi une forte tonalité politique. Donc : je confirme ce qui m'a été dit tant de fois : c'est philosophique. Mais très humain, très attachant, et non théorisant de partout comme je déteste que cela soit.

Bien que l'ambiance globale soit plutôt du drame social, il y a une dimension tragique très nette dans l'histoire. Pour les non-littéraires : la tragédie se définit par sa fin inéluctable vers laquelle tout ramène, même les tentatives de l'éviter, alors que le drame comporte des dimensions d'espoir et des choix aux effets bien marqués. Les personnages sont tous marqués par une caractéristique qui leur tient lieu de destin.
- Le prince : son épilepsie qui le fragilise socialement et psychologiquement (pour les non-épileptiques : c'est très mauvais pour la confiance en soi, et de plus la moindre perte de calme peut amener à une crise).
- Nastassia : le regard qu'elle porte sur elle-même est encore plus sévère que celui des personnes respectables qui la considèrent comme "de mauvaise vie", et elle déborde de mérpris envers à peu près tout le monde, mais voue au prince une admiration démesurée. Elle ne peut qu'être de plus en plus isolée ! Et son penchant à l'autodestruction est permanent.
2017-Talant-St-Roch- Aglaé : il y a en elle quelque chose de naïf qui correspond bien à sa jeunesse, de même que sa farouche méfiance à se confier et son enthousiasme dans ses idées. Elle n'est pas à sa place dans le statut de jeune fille bien élevée où elle évolue. Elle a pourtant des parents qu'on dirait de nos jours "très cool", compréhensifs et sans intention oppressive, malgré le tempérament "encombrant" de la générale. Son envie de "ruer dans les brancards" grandit progressivement, tout en restant discrète et même intérieure. Pourtant, il est évident qu'elle finira par le faire, et que cela lui fera perdre toutes ses attaches.
- l'adolescent tuberculeux : son sort est évident... et pourtant, à un moment, son état semble s'améliorer. La maladie était incurable et ne pouvait alors connaître que des changements de rythme. Il est condamné dès le début, et pourtant déborde de rêves et d'idées ! Il a de quoi mener une existence riche et bien remplie, même en mourrant centenaire, mais les seuls espoirs qui lui sont permis, c'est d'agir à court terme et d'influencer les gens qui l'entourent.
- le jeune homme riche amoureux de Nastassia : triste position que la sienne, qui est de se conduire d'une manière assez démente, alors qu'il est tout à fait sensé, par simple désir de s'attacher Nastassia, dont il sait pertinement que, même si elle l'épouse, elle ne l'aimera sans doute jamais. A l'époque, on pensait que les mariages les plus solides et harmonieux se bâtissent sur une simple relation de bonne entente, dont découleront ensuite respect et tendresse, alors que l'amour-passion comporte des dangers de jalousie, manipulation, querelles, etc. (voir dans "les usages du monde" de la baronne Staffe).
- la générale, malgré son caractères extravagant et souvent dominateur est encore le personnage le plus "libre" de la troupe... sauf qu'elle n'est libre ni de ses humeurs cahotiques ni de son profond désir de voir l'harmonie se poser autour d'elle. 
2018-escalade-au-Lac-Kir---300- je ne vais pas faire le tour d'horizon complet parce que ce serait trop long et qu'il serait dommage de massacrer le livre en résumant tous les "caractères" dépeints.

C'est bizarre, mais après avoir fini, j'ai songé quelques instants à la Bruyère dépeignant des personnages-type. Il y a de ça.

Ce roman est une confrontation de personnages, qui domine totalement les faits qui pourraient constituer une histoire et les réduisant tous en bloc à l'état d'intrigues secondaires.

Bien que totalement plongés dans les soucis et questionnements de leur époque, ils ne sont pas spécifiquement liés à l'univers de la Russie au XIX° siècle. Etrange paradoxe ! J'ai eu du mal à m'habituer aux noms des personnages qui sont parfois désignés par "prénom + nom de famille" et parfois par le "vitch" de ce qui est, si j'ai bien compris (car je n'ai pas cherché à éclaircir) une référence au prénom de leur père. J'aurais dû lire avec un bout de papier en main pour noter qui est qui, et tant qu'à faire, indiquer leur rôle dans l'histoire car pour certains, les positions prises au fur et à mesure des situation produit une succession complexe (mais très humaine).

Je suppose qu'on peut aussi s'étonner du méli-mélo bourgeoisie et noblesse dans un cadre social à placer au niveau inférieur de la bourgeoisie (la "classe moyenne").

Lune-78---L500Le titre de "prince", il me semble, se réfère à l'ancienneté de la noblesse, mais à l'évidence n'a rien à voir avec la fortune. En France, au XIX°, on trouvait aussi des nobles pauvres (ben oui), donc ce point ne peut pas être considéré comme un véritable contraste culturel, mais si on remonte un siècle plus tôt, il n'y en avait pas car se mettre à travailler faisait déchoir (excepté pour quelques profession jugées assez dangereuses pour être endossées par des nobles), si bien que ce phénomène de haute noblesse très pauvre était d'un côté déjà bien ancré alors que de l'autre c'était une nouveauté.

Chez nous, la haute et la moyenne sociétés s'étaient complexifiées d'abord de l'apparition d'une bourgeoisie intellectuelle puis de celle d'une noblesse d'Empire, auxquelles il fallait ajouter les orientations politiques relativement nombreuses (légitimistes, orléanistes, bonapartistes, républicains, avec en plus les mouvements progressistes de type pré-socialisme, féminisme, etc.). Malgré l'importance des idées ultra-progressistes chez certains personnages, le paysage est relativement plus simple dans ces salons russes.

2018-sapins-et-eau-hiver--300Plus simple, mais pas moins conflictuel ! Les oppositions sont tranchées et parfois hargneuses, de même que les préjugés... où on trouve une opposition roture-noblesse un peu décalée puisque le problème qu'on y reporte est en fait au niveau riches-pauvres. Ah tiens... pas si ancré que ça, donc, le concept de haute noblesse pauvre ! Ou bien simplement peu connue dans les villes, car ces gens, comme en France, avaient sans doute plus intérêt à vivre dans une bourgade, avec quelques champs, plutôt qu'en ville.

Ah tiens... une opposition fort peu évoquée : campagne-ville. S'enterrer en province était probablement un exil encore plus fort qu'en France, d'où obligation de se frotter aux difficultés matérielles de la ville (ce qui favorise l'existence d'une classe moyenne citadine, voire moyenne basse).

Bien dommage cela ! Car dès le début, la seule issue heureuse que j'ai vu pour le prince aurait été qu'il se retire dans un coin tranquille, loin de cette société intellectuellement agitée. Reproduire pour lui tout seul la vie que le médecin lui a fait mener en Suisse : une semi-solitude contemplative.  Hélas, les ermitages n'étaient plus guère à la mode nulle part, au XIX° siècle...

 

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