"plaisir d'amour ne dure qu'un moment, chagrin d'amour dure toute la vie..."    

♦ 2020. "L'état sauvage"  David Perrault  ♦  

Quand on va voir un film avec une impression "à l'avance" très positive, il arrive qu'on soit déçu. Là: non. Je suis sortie de la salle absolument ravie, et n'ai pas peur de le dire : c'était au-delà de mon attente. Cependant, il est certain que ce film peut décevoir d'autres personnes, ayant d'autres attentes. 

La première chose qui frappe, en début de film, c'est une ambiance de type Fantastique, au sens littéraire du mot, c'est à dire flirtant avec les limites du surnaturel sans y tomber. Les premières images pourraient déboucher sur une histoire de fantômes, et recèlent un effet de fantastique XIX° siècle assez réussi. On ne s'attend pas à rencontrer Jane Eyre, car l'histoire ne se passe pas en Ecosse, mais il y a un peu de ça. La première séquence est à la fois très violente et un peu onirique, et la suivante s'ouvre sur le réveil en sursaut d'une jeune fille, ce qui permet de ne pas écarter tout de suite l'idée qu'il s'agisse effectivement d'un rêve. D'ailleurs, il est clairement sous-entendu que la réalité qui vient d'avoir lieu est également le contenu de son rêve.  

Avec ce début, le film gagne (chez moi) deux points bonus dès le départ.  

- je n'aime que moyennement la violence exacerbée ou qui s'étire en longueur, et l'ambiance fantastique permet de la "faire passer" (en plus, ça ne dure pas longtemps).  

- outre que la note Fantastique évoque la grosse mode actuelle pour les genres SFFF (notamment Fantastique et Urban Fantasy), il est peu courant d'en placer au tout début d'un western. 

Ensuite, on tombe dans un réalisme très soigné et documenté qui plaira sûrement aux amateurs de film historique. Beaux décors, beaux costumes, belle ambiance de salon bourgeois et aisés, avec demoiselles bien éduquées prisonnières de leur robe blanche à corset. Le cadre aurait de quoi surprendre si le synopsis parcouru avant la séance n'annonçait pas tout de suite la couleur : on est dans une famille française vivant dans le Misssouri et désirant rejoindre la côte pour repartir en France. 

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Là, un petit malus, qui ne m'a pas dérangée pendant le film mais sur lequel je me suis interrogée après. 

Et hop : une  grosse digression à la mode sélénite oubliant un peu son sujet...

Pourquoi une famille française ? Et pourquoi le Missouri ?

Si on s'en tient au film, on peut penser que ce point de départ est un état du Sud et que cette famille, qui est étrangère, a la réaction logique de quitter un pays où la guerre n'amènera pas que du bien. Dans les conversations du début, des villes du Sud sont évoquées, mais sans la moindre allusion à leur éloignement ni au fait que les échanges avec ces villes sont facilités par le Mississipi (qui raccourcit les distances). Le public français n'ayant pas forcément en tête la cartographie étatsunienne, je pense que neuf spectateurs sur dix ne se poseront pas la question d'où se trouve le Missouri et entreront dans le film sur idée qu'on est quelque par au Sud. Seulement, le Missouri n'était pas un état du Sud. Dans la stricte théorie, c'était un état du Nord. Dans les faits, il s'est tenu neutre et ses habitants ont choisi l'un ou l'autre camp (ou aucun camp du tout), autrement dit: une régions très instable où il valait en effet mieux ne pas s'attarder.

Une situation géopolitique (et sociale) très complexe qui n'est pas exposée le moins du monde. Le scénario est bâti comme si on se trouvait dans un état du Sud (confédéré). Un détail ? Oui, mais dans un film au réalisme aussi soigné, je trouve cela dommage, et par-dessus le marché, cela me conduit à m'interroger sur les lignes de fronts de la Guerre de Sécéssion, ce qui pourrait être utile si le film, ensuite, parlait de guerre, mais ne sert strictement à rien, puisque ce contexte est seulement évoqué en fond de cadre. 

2010-sphinge--detail--c--250En effet, la différence entre Nord et Sud au niveau de l'esclavage remonte à la Guerre d'Indépendance. Pour des raisons économiques, l'esclavage avait été maintenu au sud, tandis qu'au nord, où arrivaient les migrants depuis l'Europe et où il n'existait pas de grandes plantations, on n'avait aucun besoin d'esclaves. Une ligne avait donc été établie pour définir les régions où on pouvait posséder des esclaves, et au moment de la guerre de Sécession, c'est sur cette ligne que la distinction s'est effectuée. Dans ce mic-mac politico-économique, l'état du Missouri représente la seule perturbation géographique, sSa position au nord de cette espèce d'autoroute fluviale qu'était le Mississipi ayant beaucoup influé sur son développement socio-économique. Je ne suis pas spécialiste de la période (loin de là) mais il me semble que c'était encore un état "du Nord", sans esclavage. Pour ce qui est du racisme, c'est une autre affaire, car cet état était tout à la fois l'endroit où les esclaves en fuite pouvaient s'estimés libre et d'autre part celui où les colons arrivant de l'Est pour chercher des terres devaient choisir entre s'installer ou partir à l'aventure dans les territoires non civilisés.

Bref : pas précisément un cadre simple à dessiner en quelques scènes ! Il y aurait des tas d'histoires passionantes à placer dans cet état à cette date, mais ce n'est pas ce qui a été tenté. Par contre, au moment de se mettre en route, l'une des filles de la famille demande à un des hommes engagés pour le voyage où il a trouvé sa veste bleue, et dans la conversation, on sent qu'il ne fait aucun doute pour elle que cet homme aurait dû porter l'uniforme gris. Sur quoi je suis nettement moins affirmative qu'elle.  

Pendant le film, je ne m'y suis pas attachée, et ai songé que j'avais un peu zappé le point de départ exact, ou que je n'avais pas bien compris un truc quelque part. Passé une petite cogitation temporaire, cette famille aurait pu habiter dans le Tennessee (état du Sud également jointif au fleuve Mississipi), cela n'aurait rien changé à ma façon de regarder le film. Le choix du Missouri a dû être fait en fonction des possibilités commerciales pour le père de famille qui est à l'évidence négociant en produits de luxe d'origine française. 

Est-ce que la ville de Saint Charles a été entourée de combats ? Comment cela s'est-il passé ? Je n'en sais absolument rien et ne peux dire s'il y a ou non anomalie. Je préfère penser qu'il n'y en a pas et que l'équipe de scénarisation a vérifié la situation politique de l'endroit. A l'occasion, je farfouillerai peut-être pour en savoir plus, mais il faudra disposer de temps, car la recherche promet d'être longue. Et avoir une motivation pour le faire, car je ne suis pas fana d'histoires de guerre, sauf si j'ai réellement besoin de savoir un truc précis qui en découle.

Cette digression sur le Missouri est assez gratuite, car il s'agit d'un point de détail qui n'a guère d'influence sur les éléments essentiels du film... 

2019-09-19--Jeff-depotage-cactus-04Ce qui n'est pas un détail, c'est que la famille appartient à la bourgeoisie aisée et que les trois jeunes filles ont été éduquées selon les normes de l'époque. C'est à dire dans un carcan moral tout aussi serré que leurs corsets (eux-mêmes nettement plus serrés encore que le film ne les montre). L'émancipation va être pour elles un grand écart aussi rude que la longueur du voyage à venir !

Autre petit malus : étant donné le niveau social de la famille, et la date à laquelle se situe l'action, je m'attendrais à ce que les jeunes filles aient eu la cage thoracique déformée par leur corset et peine à trouver assez de respiration pour marcher comme on leur demande de le faire (passe pour leur mère, dont le corps s'est formé à une date où les corsets n'étaient pas encore si fins). Même surprise pour les chaussures, car le départ s'étant organisé rapidement, elles ne peuvent pas avoir eu le temps d'acheter des chaussures de marche, et leur placard habituel n'a guère de raison d'en contenir. Un chipotage, certes, mais c'est comme ça : je suis une pinailleuse.

Le point de départ du Missouri possède l'avantage d'écourter la partie du voyage comportant des risques de rencontre avec des soldats (gris ou bleus). Quelle est au juste la direction prise ? Aucune idée ! A l'évidence, ils ont choisi de traverser les régions encore peu peuplées, et elles sont même un peu trop désertes. Les décors naturels sont superbes mais à part un superbe pytargue à tête blanche (aigle), on aperçoit fort peu d'animaux et la seule présence humaine est représentée par une troupe d'aventuriers dirigés par une femme qui semble à moitié folle.

Pas un seul indien ni un seul bison. Non que cela choque vraiment, car cela passe assez bien, et participe même à l'ambiance "désert loin de tout". Ambiance qui aurait pu être plus travaillée, j'entends par là tendre plus fort vers l'impression d'autre monde. Je pense que cette impression a été recherchée, dans la droite ligne de l'ambiance Fantastique du début et de certaines aures scènes, mais si tel est bien le cas : raté, on reste dans une sensation de réalisme contemplatif, avec en bémol l'improbabilité d'un désert aussi désert.

Autre pinaillage : à un moment, il faut contourner un obstacle en se plaquant à lui, ceci au-dessus d'un ravin. L'un des personnages choisit de passer par-dessus, ce qui semble terroriser les autres. Un très très beau passage, avec des émotions superbes, des belles prises de vue, des petites touches oniriques... mais réalistement, ça pèche fort : ( 1 ) il y a une corde, bien visible, mais que personne n'envisage d'employer pour que les passage le long du vide soient sécurisés, façon alpinisme. ( 2 ) en s'aggripant à l'obstacle, qui est lourd mais pas fixe, est-ce qu'on ne risque pas de le faire basculer dans le vide et tomber avec lui ? ( 3 ) passer au-dessus me semble être un choix très rationnel, et je ne vois pas pourquoi les autres personnages semblent en avoir encore plus peur que de passer sur le côté... mais pourquoi donc le faire debout, et non à quatre pattes ?

27304307_mDe petit malus en petit malus, mon impression est qu'il y a dans ce film une tentation de léger Fantastique, mais que le dosage a été mal calculé, sans doute par volonté de garder un réalisme psychologique et historique bien clair.

Personnellement, je trouve dans l'absolu que les ambiances fantastique favorisent le réalisme psychologique, mais je conçois qu'on veuille éviter que le public aie un peu trop l'impression d'une histoire située dans un monde imaginaire. C'est toute la difficulté du Fantastique : trouver pour chaque scène le taux exact de Réel et d'Irréel.

Cette erreur de dosage est, pour moi, le gros défaut du film, qui malgré tout le plaisir que j'y ai trouvé m'a laissé un petit goût de "il manque quelque chose dans l'assaisonnement". 

Les personnes qui, additionnant western + guerre attendaient des combats trouveront qu'ils sont trop rares et trop rapides. Superbes images, artistement ciselées, évocatrices mais ne s'attardant pas et réussissant à évoquer la violence au niveau conscient tout en l'estompant au niveau des sensations par un effet de léger onirisme.   

Celles qui ont misé l'aspect romance la trouveront trop soft et trop peu visible. Tout le monde ne comprendra peut-être pas qu'au XIX° siècle, le fait qu'une jeune fille désigne un homme par son prénom est un signe révélateur ! 

Les pinailleurs du réalisme trouveront étrange qu'un homme, certes à cheval mais blessé parvienne à retraverser si rapidement (à la fin) l'immense étendu qu'on vient de mettre une éternité à parcourir (même pour aller se remplir les poches de bijoux, c'est un peu rapide).

Les amateurs de belles images de grands espaces seront gâtés. Les lieux choisis pour le tournage sont superbes, et les prises de vues dignes d'un orfèvre.

Globalement, les malus se résument à des petits détails qui auraient tout à fait "passé" avec une ambiance Fantastique. Dommage !

Et quand je fais l'addition de tout ça, je trouve à l'arrivée un film pour intellectuels (que je n'aime pas cette appellation), quelque part entre l'esthétique artistique et le message pour faire avancer le monde. Genre : le film qui est beau, bien fait, bien pensé mais qui pourrait bien ne happer qu'un petit public.

 

Article rédigé après avoir vu le film au cinéma le 2 mars, mais pas publié tout de suite parce que j'ai voulu attendre de l'avoir revu, afin de vérifier mes impressions et essayer de comprendre cette histoire de Missouri. J'ai revu le film le 8 mars, et n'ai pas changé d'avis : tout aussi enchantée, mais pas plus éclairée...

Beau film, mais qui n'atteint pas l'optimal.

Ses "bonus" les plus évidents sont :

- le message féministe, qui tout en étant fort clair n'est pas abusivement exacerbé

- l'ambiance poétique qui détonne vivement avec le contexte de l'histoire à traiter

- et le fait que ce soit un film français, ce qui permet de l'inscrire comme une date dans le retour de mode du western chez nous.

 

Carte  :

Le Missouri (point de départ du voyage) se trouve dans la zone blanche (Louisina Purchase), juste au-dessus de la ligne Mason-Dixon et accolé au Mississipi.

Carte-USA

Détail peut-être significatif

La première fois que j'y suis allée, nous étions 6 personnes dans la salle (c'est ça, les petits cinés) : trois hommes et trois femmes. Je ne vais pas voir des westerns au ciné tous les mois (il n'y en a pas assez pour ça); mais c'est la première fois que je constate la parité ! En général, je suis plutôt la seule spectatrice...