Bistrot de la Scène... clap de fin.
Le 31 décembre prochain, un lieu merveilleux qui se trouve près de chez moi, vivra son dernier jour.
Je n'y vais pas autant que je voudrais, car ma santé me bloque souvent dans mes envies de sortir le soir. Mais cela n'empêche pas l'attachement d'être fort.
C'est un petit lieu culturel. Une salle de spectacle microscopique, intimiste et hors des gros chemins rebattus.
Un lieu comme il en existait beaucoup dans les années 1880 ou 1830, mais qui de nos jours est devenu très rare.
C'est une disparition dramatique, car ces endroits sont culturellement des écrins, sans aucune comparaison possible avec la télévision ou les grosses productions cinématographiques. C'est d'autant plus horrible que ce n'est sûrement pas la seule salle de ce type qui, cette année, décède brutalement.
Pourtant, cela faisait longtemps que le Bistrot résistait vaillamment, de toutes ses forces, à une instabilité financière dont on a plusieurs fois dit qu'elle l'avait presque détruit. Et puis non. Chaque fois, il se relevait. Encore et encore. Héroïquement, et par amour pour son public et ce qu'on pourrait nommer "sa mission".
Une mission qu'on pourrait introduire comme celles de Mission Impossible : "votre mission, si vous voulez bien l'accepter...". Eux, ils l'avaient acceptée, cette mission. Et même, ils la réclamaient. Et voilà... c'est terminé.
Le Covid-19 a eu la peau du Bistrot de la Scène, ainsi que celle de beaucoup de petites structures, qu'elles soient culturelles ou pas. Les petites entreprise qui ont passé l'arme à gauche cette année ont souffert la même agonie.
On va dire : ce n'est pas la peine d'employer le vocabulaire de la Mort, comme pour des humains. Il y aura sûrement des gens pour trouver la comparaison injurieuse... et il est même possible que parmi ces gens, on en trouve qui râlent contre les consignes d'éviter de sortir par simple loisir.
Non, ce n'est pas injurieux. C'est juste différent.
Les petites entreprises et petits lieux culturels ne crèvent pas dans un hôpital surpeuplé et sous un masque respiratoire, mais leur mort est tout de même dramatique. Un humain qui meurt, c'est un point, là, quelque part dans la gigantesque population humaine. C'est douloureux pour ses proches, et comme il y en a beaucoup à la fois, c'est affreux. Mais ce n'est que la simple marche du Monde. Des pandémies, l'Humanité en a vu passer d'autres, depuis qu'elle existe. Cela impacte durant quelques années ou quelques décennies, et puis on les range aux archives, avec parfois une petite touche légendaire. Ou bien, avant invention de l'écriture, à la Légende tout court.
D'une certaine façon, la mort du Bistrot et des autres petites salles économiquement fragiles est bien plus grave que les victimes humaines.
D'une certaine façon, ai-je dit, car ces évaluations ne s'effectuent ni à la même échelle chronologique ni selon les mêmes critères, et on peut aisément trouver des victimes très graves selon encore d'autres échelles. Par exemple, l'écologie, à qui les masques soi-disant en papier (plastique, en fait), le gel hydroalcoolique et les mouchoirs en tissu vont mettre un sale coup, si on s'en fait une habitude durable.
Dans ce désastre des petits magasins, petits artisans, petites salles qui mettent la clef sous la porte, les gagnants du jeu de cartes, ce sont les géants économiques. Amazon a vendu des tonnes de DVD, appareils électro-ménagers et babioles en tous genres (made in je-ne-sais-où), pendant le confinement. Les supermarchés en ligne et boutiques de fringues virtuelles ont acquis de nouveaux clients, qui ont découvert la joie de ne pas avoir à marcher pour faire ses emplettes. Netflix fera le bonheur de ceux qui ne peuvent plus aller au cinéma le soir. Pour les afficionados des micro-salles de spectacle, qu'est-ce qu'il y aura ? Se réfugier dans un livre, devant les films Arte, peut-être ? Devant des chaines Youtube tenue par les artistes privés de ces salles ?
Les humains survivants s'en tireront traumatisés par la période, mais ils ne seront pas les premiers à qui cela arrive. Il y a trois quarts de siècle, les Français sortaient de traverser une période qui a également laissé des traces même dans les tripes de ceux qui n'avaient pas spécialement souffert comparés à d'autres. C'était d'ailleurs le cas d'une bonne partie de l'Europe, et d'autres pays dans le Monde. Trois autres quarts de siècle plus tôt, il y avait eu la guerre de 70, qui a ravagé la Belgique et le Nord de la France. Avant cela, les premiers temps industriels qui ont fait vivre un cauchemar à une très large part de la population. Bref... chaque génération a ses fléaux, ses douleurs petites et grosses et le Covid n'est à l'échelle de l'Histoire qu'une de plus dans une très longue liste.
Même le confinement et les impossibilités de sortir s'amuser ne sont pas nouveaux. Autrefois, on plaçait les pays ou régions en "interdit" durant les épidémies graves. Notre regard de gens modernes et intellogents y a vue de l'obscurantisme, car la prononciation d'un "interdit" par les autorités religieuses signifiait que Dieu étant en colère, il fallait faire pénitence et pour cela rester chez soi pour prier. Pas de réunions à l'église, on n'en était plus digne jusqu'à nouvel ordre, et il arrivait même que les victimes n'aient pas droit à un enterrement chrétien. Au bout du compte : cela ressemble beaucoup à ce qui avait été mis en place durant le confinement.
Notre époque a laissé se mettre en place une fragilisation de la Culture face à l'Economie, et ce qui arrive n'est que la conséquence d'un phénomène qui était déjà dénoncé il y a plus de vingt ans.
De même que les patients humains auraient eu plus de chances face au virus si les hôpitaux avaient été solidement équipés et dotés de plus de personnel (donc si on n'avait pas rogné leurs moyens financiers année après année), les petites salles auraient été moins en danger si on leur avait attribué, de temps en temps, des subventions. La Culture, ce n'est pas seulement la télé.
A aucune époque les acteurs de la Culture n'ont été aussi délaissés qu'à la nôtre. Il est vrai que pendant des siècles, les petits acteurs culturels employaient l'espace public pour leurs spectacles. Les rues. Les parvis. Les places. Les ponts. Ils étaient partout où il passe un peu de foule. De nos jours, il leur faut un local, donc des impôts, un loyer, des normes de sécurité, etc.
Cette pandémie a ceci de nouveau qu'elle ne laisse aucune chance aux petits acteurs culturels, qui pourtant en sont des éléments importants par le fat qu'ils sont très indépendants dans ce qu'ils expriment.
La Culture mettra peut-être plus de temps que nous à se relever.
Elle s'en relèvera. Ou bien il s'en bâtira une autre. Mais dans combien de temps ?
Et si (quelle horreur), les géants de l'économie mondiale et de la culture pré-mâchée et formatée gagnaient tout à fait ?
Peut-être que c'est l'âme de l'Humanité qui est en danger de disparaître. Dévorée non par un virus (qui au fond, n'y est que le grain faisant déborder le sac), mais par une dictature économique qui n'épargne rien.
Deux chroniques que j'ai rédigées à propos de spectacles du Bistrot de la Scène
Le Bistrot de la Scène est un petit endroit sympa et culturel (oui les deux ensemble), convivial, chaleureux, et tout et tout. Petit, hélas. Tant par les moyens que par la taille.
http://jeunesecrivains.canalblog.com
J'avais bien aimé ce groupe... Cet article a été préparé l'hiver dernier et aurait dû sortir en avril ou mai... Mais j'ai découvert en voulant me rendre à un concert annoncé sur son site... Qu'il n'existait plus. Dès lors... Tant pis. Je le poste quand même.
http://scriptorium2.canalblog.com
Et puis... même si ce site disparaîtra peut-être bientôt, le lien du Bistrot
Le démarrage début septembre avec un beau programme m'avait redonné confiance... J'ai très rapidement déchanté. Annulation de spectacles par manque de réservation, jauge réduite rendant déficitaire chaque spectacle... J'ai donc du faire les comptes et me rendre à l'évidence : je me vois contraint d'arrêter définitivement notre activité de diffusion de spectacle vivant.
http://www.bistrotdelascene.fr




/http%3A%2F%2Fwww.bistrotdelascene.fr%2Fs%2Fmisc%2Flogo.jpg%3Ft%3D1603202797)




