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J'ai relu ce livre récemment, et été assez surprise du ressenti très différent que j'en ai eu. Il faut dire que la première lecture datait de plus de vingt ans. 

♦ 1897. "Dracula". Bram Stoker.  ♦ 

Je l'avais autrefois trouvé dur à lire, avec des passages ennuyeux, mais intéressant voire passionnant. Ce coup-ci, il m'a souvent agacée. Si je n'avais pas été décidée à le relire complètement, j'aurais lâché prise.

Le premier repproche que je peux faire est à propos des "longueurs". Episolaire ou pas, on s'attarde énormément de façon inutile. Notamment quand Van Helsing envoie à Seward un très long  message pour lui dire "J'expédie les affaires courantes le plus vite possible, et j'arrive demain. Assurez votre ami de toute mon aide.". Il a des patients à visiter, des bagages à préparer, un horaire de bateau à prendre et respecter : ce n'est pas le moment de s'étendre sur les circonstables qui l'ont rendu redevable à Seward, qui par ailleurs n'a pas besoin qu'on le lui rappelle. De façon générale, Van Helsing blablate affreusement beaucoup, et cela frappe d'autant plus que le roman est épistolaire. Quand on rapporte dans une lettre un dialogue, il est plutôt bref. Transcrire une réplique qui occupe une page entière, je n'y crois pas des masses. 

A bien y regarder... cette tendance aux longues envolées lyriques ou philosophiques pas toujours bien venues dans la situation, c'est un repproche qu'on pourrait faire à beaucoup d'ouvrages du XIX° ! Du coup... faut-il voir cela comme un défaut ou juste comme un marque de style ? Au moins, ces passages restent dans le sujet (pas de leçon de géographie ou de science), et du coup, n'égarent pas. Leur rôle est à l'évidence d'aider à comprendre l'état d'esprit des personnages. Hum hum hum... là, je cale.

Le rythme sent un peu le système publicatoire du XIX°, avec ses textes sortant en feuilleton dans des journaux. Le lecteur ne guette pas le suspens des faits mais se promène dans une ambiance et des personnages, et le fait assez bien. Si on évacue l'idée d'épistolarité, cela passe mieux. La première personne permet de placer les personnages comme des amis avec lesquels le lecteur correspondrait (on s'écrivait beaucoup, et de façon très longue, à cette époque), mais l'apparence de courrier est franchement douteuse. Les "longueurs", pour beaucoup, prennent forme de considérations sur la vie, la mort, l'amour, les gens, la société. Sans faire perdre le fil, elles n'aident pas à avancer dans le récit, ce qui est agaçant quand on lit "en continu". Sur un texte lu chapitre par chapitre avec chaque fois un petit résumé de situation, cela passe certainement très bien, surtout pour un public habitué à lire ou écrire des couriers très longs.

J'ai aussi été très gênée par certaines formulations et notamment des répétitions. Ce peut être un effet de la traduction. J'avais une version "PDF gratuit". Cependant, en certaines circonstancs, et même tenant compte du flegme britannique, les réactions des personnages m'ont paru rudement détachées. Ici, le passage en lettres et journaux intime ou de travail est utile, car il implique naturellement une prise de recul entre le moment des faits et celui de la mise par écrit.

J'ai été très agréablement surprise de trouver Dracula aussi proche des vampires de mon Tutore Noctis. De nos jours, le mythe du vampire évolue, et j'en étais venue à beaucoup de questionnements sur le "vampire ancienne mode". Celui de Bram Stoker, bien que posé constamment en personnage inquiétant ou carrément néfaste, est très humain. Ce n'est pas un monstre de film d'horreur. Sur la fin, Mina appelle à l'avoir en pitié, car il est lui aussi victime. Je n'ai pas eu besoin de son conseil. Malgré son rôle d'antagonistes et ses actions, je l'avais plutôt en sympathie. Il est vrai que je savais déjà ce qui allait lui tomber dessus !

Ici, je ne suis pas certaine du tout que le public d'origine ait ressenti la même chose que moi. Pas sûre non plus du contraire.

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Le personnage qui m'a semblé le plus inquiétant est Van Helsing. Etant donné la réputation puis la tradition de personnage qui se sont attachées à lui, je ne suis sûrement pas la seule à qui il fasse cet effet, mais... comment diable les autres lui font-ils aussi aveuglément confiance ? Ce respectable médecin qui devient à ses heures un fanatique et impitoyable chasseur de monstres est très éloigné du chevalier blanc à qui on se remet pour être sauvé ! Ici aussi, pourtant, je retrouve mon "Tutore". A cette différence que personne ne fait confiance aux chasseurs de mon texte, dont la mission s'apparente à une malédiction pleinement acceptée (comme Batman). Si je n'avais pas su avoir affaire à un texte du XIX° et connu le rôle des personnages et la fin du roman, j'aurais pensé à un dangereux manipulateur. La description physique du personnages peut aller dans ce sens : roux et avec deux bosses au front. Cela incite à penser que Bram Stoker a voulu qu'il donne cette impression, mais si c'est le cas, pourquoi lui accorder aussi facilement la confiance absolue de gens pourtant intelligents ? Car il en faut, pour le suivre dans toutes ses directives. Ces braves gens font bien plus que manquer de sens critique. Il croient à l'homme providentiel et infaillible.

Les autres personnages m'ont aussi fait tiquer ici et là,
mais beaucoup moins, et sans que j'aie envie de m'y attarder.

Sur cette foi que les autres personnage ont en lui, je ferai  une remarque négative supplémentaire : les raisonnements de Van Helsing présentent parfois des failles... qu'un interlocuteur pourrait relever. Personne ne le fait, chacun accepte et le lecteur est à l'évidence censé  le faire aussi, car des fissures dans le bâtiment sont discrètes. 

> un coup il indique qu'il faut mourir sous la morsure d'un vampire pour en devenir un, et un coup qu'il suffit d'avoir été mordu une fois. Comme celui qui a été mordu  reste lié au vampire : admettons qu'il pense à un effet sur le long terme.

> à quoi sert le rituel auquel Mina est soumise, si Dracula peut la rendre vampire par simple morsure ? Si cela veut dire que Van Helsing  a précédemment fait erreur, ce n'est évoqué ni dans le journal de Seward, ni dans celui de Mina, ni dans celui d'Helsing. Par ailleurs, cela voudrait dire que Lucy a elle aussi subi ce rituel et devait donc porter la même marque sur le front. Or, personne  ne l'a jamais remarquée !

On classe ceci dans le Fantastique. A l'époque, il n'y avait pas d'autre genre pouvant correspondre, et les limites étaient moins codifées qu'elles ne le sont à présent. Cependant, le texte ne colle pas vraiment avec la définition du genre. L'élément surnaturel est inquiétant, hostile et mal connu des personnages, mais entouré d'un mystère peu épais qui s'éclaircit de plus en plus. Très vite, le doute sur son existence n'est plus possible. Selon les classifications actuelles, l'Urban Fantasy n'est pas loin! Selon l'esprit du XIX°, période où on croit à Dieu et au Diable, il faut peut-être envisager autrement la question. Le Fantastique flirte avec les limites du Réel et de l'Irréel... qui sont bien plus serrées de nos jours qu'à la fin  du XIX° siècle ! 

Dracula

 

Car le vampire de Bram Stoker est à l'évidence une figure du démon tentateur. La mort physique s'y accompagne d'une mort de l'âme. La personne contaminée par morsure et qui en meurt, devient l'objet du Diable, avec négation des valeurs chrétienne et notamment victoriennes. Et nous voici avec le vampire sensuel (ancêtre de ceux de la bit-lit). Nous voici aussi avec ce qui a fait le succès du mythe : les oppositions et associations liées étroitement.

Vie + mort + éternité
Amour + mor t + désir sexuel
Bien + Mal + transfert inéluctable

Quoi qu'il en soit, on peut se demander si, de nos jours, un tel texte serait accepté par un éditeur spécialisé dans le vrai Fantastique (on désigne souvent par ce terme tous les genres comportant des créatures surnaturelles ou de la magie). Serait-il, même, accepté tout court ? Je crois qu'on demanderait au minimum à l'auteur de réduire les longueurs. Peut-être qu'on lui suggérerait d'accentuer certains traits de personnalité ici et là. En arrivant à la fin, j'ai longuement médité sur l'importance donnée à un livre par le succès qu'il a connu dans le passé. Durée ? Puissance ? Rapport entre le livre et le lectorat ? 

Si je devais mettre une note (c'est très à la mode chez les blogueurs), elle serait bonne. Pas la meilleure, mais pas mauvaise non plus. Quatre étoiles sur cinq, peut-être. Soyons fous : cinq tout court, pourvu que je sois dans un jour à phagocyter de la Mythologie et de l'Histoire. Cette notation prenant en compte le contexte d'origine du texte, qui n'est pas toujours la façon dont on aborde un livre, je n'en mettrais sans doute que deux pour l'aborder "tout cru".

Histoire de conclure en vache cet avis de lecture : à quoi sert la mort de Quincey, à la fin ?
J'ai sérieusement eu l'impression que c'était juste pour éviter d'amoindrir l'adversaire. 
#aime-bien-ce-personnage.