2019-07-27--Jeff-pele-les-pommes-de-terre--2Dans ma petite cuisine d'écriture, je ne me pose jamais la question "où est-ce que je vais mettre un handicap dans ce texte ?". Ce n'est pas souvent ma préocupation première quand j'écris.  Mais comme j'aime bien embêter mes personnages, et qu'un personnage a besoin de faiblesses pour être humain, il m'arrive de leur en coller.  Cependant, cela reste le plus souvent temporaire, et les cas incurables sont plutôt rares sur mon clavier.  

Sans regarder mes textes, mais juste le fond de ma cervelle : petit tour d'horizon... 

Western 
Un manchot, mais rien de plus. 
Sauf si on compte les blessés pas encore guéris. 

Space Opera  
Comme certains personnages sont farcis d'implants médicaux et que c'est tellement courant que personne ne s'en soucie, la rechercher des handicapés dans ce cadre est à la fois facile et compliquée.  
Sur une paire de chapitres, il y a un homme qu'on a changé de poste professionnel suite à une blessure pour laquelle il n'est pas assez riche pour faire poser un implant. Cela n'a d'importance qu'au niveau de sa motivation au travail, car il espère bien l'obtenir un jour, cet implant ! Mais en fait, il est meilleur à son nouveau poste qu'il ne l'était à l'ancien. 

Urban Fantasy  
Ca pourrait avoir de la gueule, un vampire handicapé ! Mais pour le moment, dans cette série, je n'y ai encore placé rien qui ressemble à ça, et même les humains sont en général entier et rarement rhumatisants. Faudra que je songe à glisser là-dedans au moins un sourd ou un aveugle ! 

Martin  
Un blessé ayant gardé de fortes séquelles. Mais bien que le personnage soit important, cette caractéristique intervient surtout à la fin.
Et un vieillard perclus de rhumatisme qui réussit pourtant à gesticuler d'enthousiasme avec sa canne. 

DiscoBall  
Malgré la longueur de l'histoire et le grand nombre des personnages, il n'y a pas foule là non plus. Deux personnes porteuses de nombreux implants et prothèses suite à des blessures graves (avec pour l'un d'entre eux une assez longue phase immobilisée), un autre ancien blessé contraint à employer une canne certains jours (même pas sans arrêt). 

Force est de constater que ça manque un peu !  

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Du coup... faudrait-il que je fasse un effort pour augmenter le nombre ? C'est tentant... et pourtant, je ne sais pas trop.  

Un personnage handicapé, c'est un personnage qui ne peut pas faire tout ce qui peut être bloqué dans certaines situations. Lapalissade ! C'est donc contraignant au scénario... et si ça ne l'est pas, on peut se dire que le personnage n'a été rendu handicapé que pour faire de la figuration.

"C'est déjà bien, la figuration", me dira-t-on peut-être. "Ca prouve qu'on y pense". Oui... mais non. Placer un personnage boiteux dans le décord juste parce qu'il faut un quota de handicap, mais sans intention d'employer cet aspect du personnage, cela ne me tente pas. De même que je ne vois pas forcément d'intérêt à d'indiquer la couleur des cheveux du monsieur adossé au mur qui profite de la douceur du soir en fumant sa pipe.

Et pourtant, il m'a souvent été dit que mes personnages secondaires sont très détaillés ! Quelqu'un a même trouvé qu'ils le sont plus que les personnages principaux, mais cela c'est à mon avis une illusion. Les personnages importants ont tout le roman pour se développer. Les secondaires et les figurants n'ont que les passages où ils interviennent et les impressions qui à ce moment-là se dégagent d'eux. Je les détaille comme d'autres détaillent le jardin devant la maison de l'oncle du héros ou la voiture qu'un malotrus a parqué devant sa porte de garage.

Un personnage important handicapé n'a de sens que s'il est bien envisagé, ce qui implique de se mettre dans sa peau en écrivants, ce qui n'est pas facile. Le manchot de mon western souffre d'une grande frustration, se sentant énormément diminué et obligé de laisser sa compagne l'aider fréquemment. Il est aussi très désireux de ne pas laisser autrui le considérer comme n'existant qu'à moitié, ce qui est probablement la manière dont je vis mon propre handicap.

Pas possible d'y échapper... mais pas question non plus d'avoir l'air handicapé.

Est-ce à dire qu'il tente de cacher son handicap ? Non. Il n'essaye pas, et cela lui serait d'ailleurs difficile. Mais il le surmonte, et d'une certaine façon, il lui arrive même d'en tirer parti. 

On ne crée pas un personnage handicapé comme on crée un personnage blond ou noir. Sauf pour les figurants, c'est une caractéristique forcément majeure.

Et les figurants ? Pourquoi ne pas placer des handicapés parmi eux ? J'y songe parfois. J'y songe... mais la description d'un figurant passe par ce qu'il ajoute au décor ou par le regard qu'un autre personnage pose sur lui. Dans beaucoup de circonstances, mentionner qu'il est boiteux ou borgne ne présenterait aucun intérêt. Il faut donc... trouver une occasion réellement favorable à cette présence de handicap, afin qu'elle soit réellement présente. 

2019-11-manchotte---500Mine de rien, la question "handicap" n'est pas facile à étudier !

Le regard d'un personnage sur un autre peut s'envisager (grosso modo) de deux façons :  simplement extérieur, ou avec empathie.  Dans le premier cas, il y a risque de s'en tenir aux clichés sur la maladie évoquée et/ou une impression très superficielle qui n'aura d'intérêt que si le personnage qui la ressent a une réaction peu courante. Dans le second cas, le fait de ne pas s'étendre pour approfondir (je parle d'un personnage figurant ou secondaire, non d'un principal) peut conduire à une approche non seulement superficielle mais pitoyable. Je veux dire par là qu'au lieu d'empathie réelle, il ne s'y trouvera que de la pitié. On a beau rencontrer souvent cela dans la vie réelle, ce n'est pas en soi très constructif ! Sans compter le danger de réduire le personnage à son handicap, qui sur un personnage secondaire, est loin d'être négligeable. 

Il y a quelques mois, j'ai trouvé dans un roman une épileptique parmi les personnage d'arrière-plan. Et j'ai été horrifiée par le chapitre où la malheureuse est prise de convulsions, car les soins qui lui sont prodigués sont totalement inadaptés sans que rien dans le discours (ni là ni plus loin) laisse penser que l'auteure désaprouve ou déconseille la méthode. Les personnages entourant la malade ne sont, il est vrai, pas très équilibrés (des marginaux, drogués, etc.) et j'ai envisagé que cet emploi des pires clichés sur l'épilepsie vienne de là, mais j'ai eu beau faire, je n'ai pas réussi à m'en convaincre. A quoi s'ajoute une association très nette de l'épilepsie au tempérament agressif de la malade, par pathologie mentale interposée. Même réaction de ma part : j'essaye de penser que c'est l'idée du personnage et non de l'auteure mais n'arrive pas à m'en persuader. Par contre, je m'attendais à ce que le personnage qui regarde fasse une association avec la possession démoniaque, car sa personnalité à lui s'y prête, de même que le contexte au scénario... mais non, justement, cela par contre n'a pas été employé.  C'était pourtant le cliché le plus intéressant à employer (enfin... à ce qu'il m'a semblé), et il aurait permis d'approfondir le personnage qui regarde (nettement plus important que la malade) et faire sentir que son approche de la maladie n'est peut-être pas exacte. Si bien que je suis restée sur l'impression angoissante que l'auteure croit réellement qu'il faut mettre un objet (en métal siouplé) entre les dents de l'épileptique et que sa violence psychologique vient de sa maladie. SOS ! Pas ça !

Bref... après avoir lu ça, j'ai encore plus peur qu'avant de raconter des sornettes si je mets en scène un personnage malade ou handicapé.

Je reviens sur le risque de "réduire un personnage à son handicap". Avec les personnages secondaires, cet écueil est très net. Avec les principaux, il peut être un choix, si le sujet du livre est le handicap, mais reste présent aussi en tant que risque, et s'y échouer est alors très grave car impactant tout le texte. Et puis... qu'est-ce que le handicap, au juste ? 

Un personnage de petite taille sera gêné dans certaines activités. Un personnage ayant un physique un peu différent aura plus de mal à se cacher dans la foule. Un personnage n'ayant pas le don des langues sera handicapé en voyage. Il n'est pas indispensable d'employer une pathologie reconnue comme handicapante par notre société pour placer les personnages en situation de gêne face au scénario. Argument trop facile ? Peut-être mais quand le sujet du roman n'a rien à voir avec le handicap, est-ce que le lien au scénario ne prime pas sur la représentation d'un groupe social ? Notons au passage que la notion de groupe social, selon l'importance qu'on lui accorde, peut conduire à un cloisonnement plus ou moins conscient.

Aborder le personnage par ce qu'il peut faire ou ne pas faire, et par le ressenti qu'il a des contraintes auxquelles il est soumis, me semble bien plus important que la présence d'une pathologie.

2019-11--aveugle---500Soit dit en passant que la notion de handicap évoque les impossibilités, mais pas les "plus" développés par le malade pour compenser ce qu'il ne peut pas faire. Or, il est terriblement rare qu'un handicapé s'en tienne à être handicapé. Employer au mieux ce dont on dispose conduit quand l'un des éléments manque, à accorder plus d'importance au reste. La bonne vieille histoire de l'aveugle qui possède une meilleure ouie et/ou un meilleur odorat que la moyenne. Cliché ? Peut-être, mais réalité aussi. Et ce n'est pas valable que pour les cinq sens. Le cas m'étant personnel, je reviens à l'épilepsie : non seulement les épileptiques ne sont pas forcément des excités permanents mais ils peuvent développer un très grand calme, afin de tenir à distance le facteur de crise qu'est le stress. Dans la société actuelle, où tout va vite, où tout le monde est sur les nerfs, c'est loin d'être négligeable. Comme à tout apprentissage, il faut du temps à cela, mais le lien cause-effet est tout de même bien réel. De même et très intimement mêlé à mon existence : les perturbation de mon cerveau se situant dans le centre moteur de la main droite, je devrais être maladroite de cette main, au lieu de quoi j'ai au contraire une grande dextérité (et un sens tactile très fin, en prime), développé à force de me méfier des tremblements involontaires.

Il y a gros à parier que, le jour où je placerai parmi mes personnages principaux un aveugle ou un cul-de-jatte dans un récit, son infirmité ne lui sera pas un handicap mais un atout !  Avec le cul-de-jatte, ça risque d'être dur, direz-vous ? Très possible, mais j'aime la difficulté (et en plus n'ai pas la moindre idée du scénario où pourrait trouver place un personnage de ce type).

Pour le moment, les seuls infirmes parmi les personnages principaux de mes scénarios reste le manchot sus-évoqué, et le blessé à séquelles. Mais ne peut-on considérer (prenons un exemple facile) que l'impossibilité de sortir pendant la journée est pour les vampires un handicap ?

 

Bon... faudra que j'y songe un peu plus souvent...
Mais pas sûr que je trouve comment faire !

 

Faudra aussi que je voie dans mes dessins ce que j'ai d'images à placer ici, parce que ce post manque de décoration...